Actualités

Cimetières juifs d’Alsace : la technologie au service de la mémoire

Si un projet de numérisation des cimetières parisiens, lancé en 2012, existe bien, c’est aujourd’hui l’Alsace qui se trouve à la pointe en ce domaine, notamment pour les cimetières israélites.

Haguenau numerise les fmtHaguenau numérise les stèles.

 

L’histoire particulière de cette région et le régime concordataire* – qui concerne les catholiques, les protestants et les juifs, et qui a survécu à la séparation de l’Église et de l’État, les trois départements concernés, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle, se trouvant en Allemagne à cette période – expliquent sans doute son attachement à l’histoire et au devoir de mémoire.
Les juifs d’Alsace ont représenté plus de la moitié du judaïsme français. Présents depuis le Moyen Âge, ils n’ont pu réintégrer les villes – qui leur avaient été interdites au XIVe siècle – qu’en 1791. Ceci explique la présence de cimetières dans les campagnes environnantes, derniers vestiges de communautés pratiquement disparues. Les cimetières israélites alsaciens recèlent de nombreuses curiosités uniques en France et sont intimement liés au passé très riche et douloureux de cette région. Certaines municipalités ont pris l’initiative de les numériser pour préserver ce patrimoine historique et culturel des ravages du temps.

Un travail colossal…

Haguenau, dans le Bas-Rhin, a été la première ville française à photographier l’intégralité des 3 200 sépultures de son cimetière israélite – le deuxième plus important après celui de Strasbourg –, dont la plus ancienne date de 1652. Les textes hébraïques figurant sur les stèles ont également été traduits. Le généalogiste et historien alsacien Jean-Pierre Kleitz, qui a réalisé ce travail, a également effectué des photographies dans d’autres cimetières, notamment ceux de Rosenwiller, Brumath, Saverne et Wintzenheim. Il en resterait plus de 40 000 à numériser, tant que leur état le permet. Il s’agit d’un travail particulièrement important, car les archives de la communauté juive ont disparu durant la Deuxième Guerre mondiale, et ces stèles sont les seules traces écrites qui perdurent. L’idée est de pouvoir visiter librement le cimetière, et d’avoir accès aux retranscriptions.

Le Haut-Rhin voisin n’est pas en reste, puisque, après le cimetière de Cernay, qui propose une application pour localiser les tombes, c’est celui de Jungholtz, l’un des plus anciens d’Alsace, puisqu’il date de 1655, qui est en cours de numérisation. Un travail titanesque, qui a nécessité de relever et traduire les inscriptions de 2 070 tombes, certaines restant encore à identifier. La démarche émane de Jean Mumbach, chef d’entreprise à la retraite, qui a souhaité conserver et mettre à disposition des descendants les tombes de leurs ancêtres.
Dans le même esprit, le cimetière juif de Markenheim, datant du XVIIe siècle et classé monument historique, a mis en place des QR Codes pour informer les visiteurs. Ces derniers peuvent alors, en les flashant à l’aide de leur smartphone ou de leur tablette, avoir accès à un plan du cimetière avec l’emplacement des stèles et la traduction des inscriptions en hébreu, ainsi qu’à des informations sur l’histoire du "Judengarten". Il est également possible de rechercher une sépulture en saisissant le nom d’un défunt.

La soixantaine de cimetières juifs de la région font partie intégrante du patrimoine culturel de l’Alsace, le style des tombes permet de les situer dans leur contexte historique. On y retrouve notamment les influences du classicisme, du baroque, et du style Louis XVI. La végétation envahit souvent les sépultures, et le grès des stèles se détériore avec le temps. Certaines d’entre elles ont été utilisées durant la Seconde Guerre mondiale pour construire des défenses anti-chars, et des communes s’en sont parfois servies de carrières. Une seule stèle en bois, datant d’avant le XVIe siècle, est conservée au musée juif de Bâle.
Leur numérisation permettra de les préserver des dégradations, qu’elles soient volontaires ou non, et de conserver cette source importante de données historiques qui, loin de ne concerner que la communauté juive, constituent tout un pan du patrimoine alsacien, et donc français.

Claire SarazinClaire Sarazin fmt
Thanatopracteur et formatrice en thanatopraxie

Nota :
* Le concordat est un régime spécifique à trois départements : le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle. Il permet d’organiser les cultes catholique, protestant (luthérien et calviniste) et israélite. Il a été mis en place en 1802 et perdure encore aujourd’hui, parmi d’autres "franchises" allemandes, comme le régime local de sécurité sociale, le droit local des associations, la faillite personnelle ou le délit de blasphème. Les ministres du culte des trois religions sont rémunérés par l’État, et l’instruction religieuse est obligatoire à l’école, même si les parents peuvent demander une dérogation, qui est facilement accordée.

Designed by Groupe SLR.