De gauche à droite : Pascal Vigneron, un représentant de la délégation de Barhein, Dominic Vernhes et Michel Guenanten (en bas à droite).
Fin mars 2006, un drame majeur frappe Bahreïn. Un dhow de plaisance, affrété dans le cadre d’une soirée liée à l’achèvement d’une étape du chantier du Bahraïn World Trade Center, chavire au large de Muharraq.
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Le bilan humain est lourd : 57 victimes, issues de 14 nationalités. Parmi elles figurent notamment des ressortissants indiens, britanniques, sud-africains, pakistanais, philippins et singapouriens, ainsi qu’un ressortissant irlandais et une ressortissante allemande, aux côtés d’autres victimes originaires d’Asie et du Golfe. La situation prend immédiatement une dimension internationale.

Anubis (AIA – Anubis International Assistance) est activé dans le cadre du dispositif ACM – Anubis Crisis Management, créé en 2005 à la suite de l’implication d’Anubis dans le rapatriement des victimes du crash aérien de Maracaibo. Structuré pour intervenir dans des situations de crise internationale, ce dispositif s’inscrit dans des contextes souvent marqués par l’incertitude, pour lesquels des décisions essentielles s’imposent. Cette intervention fait aujourd’hui partie du patrimoine Anubis360, qui rassemble, depuis 30 ans, les missions, les expériences, les hommages, les rencontres, les moments forts et les engagements d’Anubis.

Nous sommes début avril, un jeudi après-midi, lorsque Anubis reçoit un appel d’une entreprise internationale basée à Londres, représentant l’employeur des victimes. La demande est directe : "Nous souhaitons vous activer." Après présentation des impératifs, des attentes et des objectifs, Anubis accepte d’intégrer la cellule de crise anglaise. À cet instant, la journée bascule dans une autre dimension. L’inconnu ne nous est pas étranger, il s’inscrit dans une expérience déjà traversée.

Une première analyse est lancée par AIA – Anubis International Assistance, suivie d’une évaluation approfondie. Rien ne doit être laissé au hasard. Dans les heures qui suivent, les premières analyses se précisent. Bahreïn impose une lecture fine des réalités locales : pratiques funéraires, contraintes religieuses, formalités administratives, exigences des pays de destination, mais aussi contraintes du transport aérien.

Dans un contexte impliquant quatorze nationalités, une évidence s’impose : il ne s’agit pas de répondre partiellement, mais de définir un socle commun opérationnel, capable de permettre des transferts internationaux dans des conditions dignes, rapides et conformes.

Un autre sujet majeur surgit alors : les soins de conservation et leur compatibilité avec les exigences du transport aérien international. Les règles définies par l’International Air Transport Association ne sont pas toujours appliquées de manière uniforme selon les compagnies aériennes et les zones du monde. Selon les cas, les exigences peuvent varier : cercueil hermétique obligatoire, tolérance en présence de soins, contraintes spécifiques selon les destinations.

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Il devient indispensable d’anticiper et de standardiser. Le choix s’oriente vers une approche sécurisée, intégrant des cercueils hermétiques et une préparation compatible avec les exigences les plus strictes, afin de garantir l’acceptabilité par l’ensemble des transporteurs.

Dans le même temps, la question humaine se pose. À Bahreïn, qui va représenter Anubis, assurer l’ensemble des aspects logistiques et porter la responsabilité de l’intervention ? L’incertitude est de mise. Constituer une équipe s’impose comme une nécessité immédiate, seule à même de garantir notre engagement et notre responsabilité.

Les questions se succèdent : qui est disponible pour partir ? Pour combien de temps ? Quelles langues sont maîtrisées ? Les passeports sont-ils valides ? Qui est prêt à partir le soir même, sans visibilité sur la durée réelle de la mission ?

À cette époque, Anubis ne dispose pas de thanatopracteur en interne. Une solution doit être trouvée sans délai. La société Hygeco, basée à Gonesse à proximité de Roissy CDG, est sollicitée. Hygeco répond présent et nous met en relation avec l’un de ses thanatopracteurs, qui accepte de se joindre à la mission : Michel Guenanten.

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L’équipe est constituée de deux membres Anubis : Pascal Vigneron, du département logistique AIS – Anubis International Services, et Dominic Vernhes, en tant que pilote de crise. Le départ est décidé le soir même.

Dans le même temps, une autre urgence apparaît : la logistique. Où trouver, en quelques heures, plusieurs dizaines de cercueils conformes aux exigences du transport international ? Quelles dimensions, quel poids, quelle configuration hermétique, pour quels vols ? Une solution est identifiée dans le nord de la France. Les cercueils sont disponibles, la commande est immédiatement validée. Reste à les acheminer.

Les premières pistes aériennes – Lille, Paris, Bruxelles – ne permettent pas une réponse suffisamment rapide. Il faut élargir la carte. Une solution émerge finalement via Munich, avec DHL. Le distributeur accepte de livrer sans délai les cercueils jusqu’à Munich, soit environ 830 kilomètres de route et près de 9 heures d’acheminement.

En parallèle, la projection humaine doit suivre. Puisque la solution matérielle existe, il faut organiser le départ de l’équipe le jeudi soir même, ainsi que son hébergement sur place, avec l’assistance de notre mandataire. Des billets sont bloqués dans l’urgence, avec un retour prévu dans une dizaine de jours.

Une fois l’ensemble validé, tant pour l’équipe que pour la logistique, les cercueils sont expédiés vers Bahreïn avant même notre arrivée. Moins de 24 heures après notre activation, nous arrivons au petit matin à Bahreïn. Les cercueils sont déjà livrés.

À notre arrivée à l’hôtel, nous découvrons que nous sommes installés dans le même établissement que plusieurs familles. Une réunion est organisée. Le lieu ressemble à un grand restaurant. Les représentants des familles sont assis, attentifs, scrutant chaque mouvement. La tension est immédiate. Les familles sont présentes, les médias également.

Lors de la présentation de notre équipe, par une superviseure représentant notre mandataire, une réaction surgit. Une famille de Singapour se lève et exprime sa colère : pourquoi faire appel à une entreprise française alors que tout devait être pris en charge ?

Nous posons alors une seule question à cette famille : "Quel est votre premier souhait ?"

La réponse est immédiate : "Nous voulons qu’ils portent leurs vêtements."

— Avez-vous des vêtements ?
— Non, ils sont à leur domicile.

Nous proposons alors de les accompagner. Elles acceptent. C’est à partir de ce moment que la mission prend tout son sens. Nous accompagnons les familles dans les domiciles. Nous entrons dans leur intimité, les aidons à choisir les vêtements. Ces moments dépassent toute dimension logistique. Ils donnent une profondeur humaine à notre intervention.

À l’hôpital, les corps sont transférés au fur et à mesure des identifications. Une autre réalité apparaît alors. Un thanatopracteur local, seul intervenant du pays, a déjà commencé les soins. Les techniques utilisées, assistées par machine, sont adaptées au transport, mais ne permettent pas une présentation aux familles. Or ici, les familles sont présentes.

Le premier contact est méfiant. Michel Guenanten choisit une approche différente. Il propose de montrer la pratique française, de reprendre les soins pour leur redonner un sens dans la relation aux familles. Il évoque son métier, la possibilité de maquiller, d’accompagner autrement. Le thanatopracteur local accepte. À partir de cet instant, une collaboration s’installe, et les soins sont adaptés pour l’ensemble des victimes.

Puis vient le moment des premiers départs. Les familles sont présentes. Nous portons chaque cercueil. Un silence s’installe. Puis un geste. Cette même famille, initialement surprise à l’annonce de notre venue, nous appelle. Les bras s’ouvrent. Nous nous retrouvons dans une étreinte collective, simple, humaine.

La mission durera 8 jours. 8 jours d’intensité, morale auprès des familles, physique dans les manipulations, logistique dans la coordination entre Bahreïn, Paris, Londres et les différents acteurs. Au fil des jours, des liens se créent, y compris avec les acteurs locaux, jusqu’aux chauffeurs de taxi qui nous accompagnent.

À notre retour, nous reprenons nos activités. Cette mission restera discrète en France, comme beaucoup de nos interventions. Mais elle ne l’a pas été pour nous. 20 ans plus tard, les souvenirs sont toujours présents. Elle fait aujourd’hui partie d’Anubis360.

ACM – Anubis Crisis Management (2006)
- Dominic Vernhes
- Pascal Vigneron
- Michel Guenanten

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Une pensée pour Michel.

Il nous accompagnera par la suite sur plusieurs missions, notamment lors d’une seconde intervention à Bahreïn, puis en Guinée équatoriale et en Éthiopie. Il nous a quittés depuis. Il reste pour nous un professionnel engagé et un ami fidèle.


Anubis360 – Agir dans l’instant, laisser une trace dans le temps.
 
Dominic Vernhes
Président fondateur d'Anubis

Résonance n° 226 - Avril 2026

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