Camille Bouffiès archéologue et anthropologue à Nantes.

Archéologue et anthropologue à Nantes, Camille Bouffiès s’est spécialisée notamment dans l’étude des anciennes sépultures. Ses découvertes permettent de comprendre l’évolution des pratiques funéraires à travers les siècles. Explications…

 

Y a-t-il beaucoup d’anciennes sépultures dans les sous-sols de la métropole nantaise ?

Oh oui ! Autour des églises, il y avait des cimetières utilisés durant tout le Moyen Âge et au début de la période moderne. Aujourd’hui, ces endroits sont souvent devenus des places, mais avant, c’étaient donc des cimetières avec plusieurs centaines voire milliers de sépultures. Par exemple, autour de l’église de Mauves-sur-Loire (à l’est de Nantes), on a retrouvé plus de 600 sépultures en 2023, et à Saint-Herblain (au nord de Nantes), on en a découvert plus de 300 en 2023.

Que fait-on des sépultures lorsqu’on les découvre ?

D’abord, on va fouiller sur place pour comprendre l’ensemble du site, son organisation et la manière avec laquelle les individus sont enterrés. Ensuite, on va prélever les ossements pour les ramener dans notre centre afin de les laver, de les inventorier et d’en faire l’étude. Cela nous permet de savoir si ce sont des hommes, des femmes, leur âge de décès, l’état sanitaire général et la façon dont ça évolue au fil de la chronologie, car, sur des cimetières comme ça, on peut avoir des occupations qui s’étalent sur une dizaine de siècles.

À Mauves-sur-Loire, les plus anciennes sépultures datent du VIIIe siècle, et les plus récentes du XIXe siècle. On va donc essayer de comprendre l’évolution des pratiques funéraires sur tout ce temps et des conditions de vie des populations. Une fois les ossements prélevés, on a 2 ans pour rendre un rapport scientifique, qu’on remet à l’État via la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles). On rend aussi tout le matériel archéologique à l’État, qui va le stocker pour le conserver dans de bonnes conditions et le rendre accessible pour de nouvelles études si besoin. Des méthodes d’analyse plus élaborées peuvent apparaître pour de futures études.

Objets découverts dans des sépultures à Nantes

Nos ancêtres n’ont donc pas le droit au repos éternel ?

À aucune période, à aucun moment, on a vraiment pu conserver toutes les sépultures de toutes les personnes inhumées depuis des milliers d’années. C’est un peu illusoire de penser que tout le monde restera exactement au même endroit. On le constate même sur des cimetières du Moyen Âge : si l’église a été agrandie par exemple, il a fallu détruire une partie des sépultures. L’important est d’avoir le respect des populations au moment où on inhume, mais l’histoire du site évolue constamment. On s’inscrit dans cette évolution. Nous, on est là pour ne pas perdre cette histoire-là.

Qu’apprend-on de l’évolution des pratiques funéraires du Moyen Âge au début de l’ère moderne ?

À Mauves-sur-Loire, les premières sépultures datent de l’époque carolingienne, au tout début de la christianisation des populations. Les pratiques n’étaient pas encore vraiment stabilisées, il n’y avait pas de dogme de l’Église. Ça, ça n’arrivera qu’au Moyen Âge. Dans la période antique, on inhumait à l’extérieur des villes, on ne mélangeait pas les morts et les vivants, alors qu’au début du Moyen Âge, on va commencer à enterrer les individus autour des lieux de culte, donc au milieu des habitations.

Ce changement de paradigme s’opère dans les premiers siècles du Moyen Âge, pour arriver au XIe siècle et au modèle qu’on connaît un peu partout avec les paroissiens enterrés dans un espace communautaire géré par l’Église, alors qu’avant, les défunts étaient plutôt gérés par les familles elles-mêmes. Le fait d’avoir le nom du défunt sur la tombe n’apparaît qu’au début du XIXe siècle, alors qu’au Moyen Âge, l’important était d’abord d’être inhumé dans le cimetière avec les autres sans forcément être identifié.

Pourquoi est-on passé des cimetières collés aux lieux de culte, donc au centre des villes et villages, à des cimetières plus en périphérie ?

Il y a eu un courant hygiéniste qui s’est développé aux XVIIIe et XIXe siècles, car les cimetières au milieu des villes occasionnaient des nuisances. On a retrouvé des écrits qui font état de plaintes d’habitants sur les odeurs, notamment. Et puis il y a eu des problèmes de places. Quand on a des cimetières occupés depuis 10 siècles, cela fait des milliers et des milliers d’individus enterrés sur une profondeur d’un mètre à un mètre cinquante dans le même espace.

Or, plus le temps passe, dès qu’on va creuser une nouvelle tombe, on va en détruire des anciennes. Donc on va changer la gestion de ces lieux funéraires en essayant de respecter les sépultures. L’important sera alors que les os restent dans le cimetière. Aussi, même si la sépulture est détruite, on va récupérer ces ossements et les laisser d’abord dans les cimetières. Puis, au XIXe siècle, on va se mettre à créer de nouveaux cimetières à l’extérieur des villes. Napoléon va même réglementer tout cela. L’apparition des catacombes, c’est le résultat des cimetières vidés.

Reconstitution de la tombe dAulnat

Qu’en est-il de la crémation ?

La pratique a été courante à l’âge du Bronze et à l’Antiquité, avec même l’usage du bûcher, même si on a eu les 2 pratiques qui ont cohabité. Mais avec la christianisation, l’incinération sera complètement mise de côté.

Était-ce un luxe d’être inhumé ?

De toute façon, tous les défunts étaient enterrés (ou crématisés). Concernant l’inhumation, il y avait les coûts du cercueil, mais certains défunts plus modestes étaient enterrés juste avec un linceul… En tout cas, on ne payait pas la même somme selon l’endroit où on était enterré dans les cimetières. Plus on était proche de l’église, et même à l’intérieur de l’édifice au plus proche de l’autel, plus on payait cher. La différence sociale se faisait à ce niveau-là. Les familles les plus aisées avaient accès à ces zones-là, voire à des couvents ou à des monastères.

Un décès avait-il le même impact sur les proches dans les temps plus anciens quand la mortalité était plus importante qu’aujourd’hui ?

Oui, l’archéologie nous le démontre, et casse ce préjugé selon lequel les gens étaient moins marqués car il y avait beaucoup de morts à cette époque. En réalité, même si la mortalité était importante, surtout la mortalité infantile, on observe l’attention portée aux très jeunes individus décédés. Par exemple à Mauves-sur-Loire, on a retrouvé une sépulture dans laquelle un petit cercueil comportait 2 fœtus de 5 mois et demi. Et cette sépulture était placée à l’intérieur de l’église, alors que, normalement, il fallait être baptisé. Ça prouve l’importance qu’on donnait à ces décès-là. D’ailleurs, au début de la période moderne, avec la peur d’aller en enfer, une zone dans l’église était justement réservée aux jeunes enfants.

Selon vous, que découvriront les archéologues du futur lorsqu’ils découvriront nos cimetières d’aujourd’hui ?

Les pratiques funéraires ont énormément changé ces dernières décennies, avec la crémation qui est revenue en force, notamment. Mais avec l’allongement de l’espérance de vie, il y aura nécessairement plus de squelettes adultes, alors qu’au Moyen Âge et après, avant la médecine moderne et la vaccination, la moitié des individus mouraient avant l’âge adulte, et même avant l’âge de 5 ans. Théoriquement, quand on fouille un ancien cimetière, la moitié des individus enterrés a moins de 5 ans.

Charles Guyard

Résonance n° 227 - Mai 2026

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