Le mois dernier, j’ai abordé le problème de la violence sous l’aspect de celle qui peut être provoquée par le personnel communal. Eh oui, ceci peut arriver… Je sais bien que le personnel communal ne cherche pas à provoquer la violence, mais certaines attitudes la suscitent.
Je me souviens d’une participante à une formation de secrétaire de mairie qui, lors d’un jeu de rôle, disait à un citoyen fictif et insistant qu’elle n’était pas là pour "materner" tout le monde et que chacun devait attendre son tour. Elle était sincèrement étonnée quand je lui ai fait remarquer qu’elle était agressive. Elle a fini par comprendre quand 4 autres personnes de la formation le lui ont dit aussi. Cette participante avait un problème de savoir-vivre et de perception de son rôle. Il fallait qu’elle change.
Mon dernier article appelle donc une suite qui m’apparaît logique : la conduite du changement. Ce changement n’arrive jamais après des discours moralisants sur le "vivre ensemble" ou encore "la beauté de la coopération", ou bien sur les vertus de l’empathie. Le "changement" ne tombe pas du ciel. Il se prépare et il s’entretient.
De quoi parlons-nous ?
La conduite du changement ne naît pas d’un vœu pieux ou à la suite des résolutions du Nouvel An. La conduite du changement est une démarche longue et qui demande de la préparation. En effet, à écouter les uns et les autres, tout le monde affirme adorer le changement, la mobilité, la nouveauté. La réalité brosse un portrait plus nuancé. Le changement fatigue, énerve, dérange et incommode. Ceux qui en bénéficieront l’embrasseront comme un vieil ami, mais tous les autres vivront le changement comme un dérangement. Pour éviter le fiasco, tout se prépare. L’hostilité au changement peut être annihilée, ou au moins contenue.
Au fait… Qu’est-ce que le changement ?
Changer est le passage d’un état à un autre. Ceci implique, à terme, une transformation observable dans le temps. Sinon, il vaudra mieux parler de "tentative de changement".
Le changement serait-il synonyme de souffrance ?
Posons-nous la question. Surtout que, depuis le début de cet article, je présente le changement comme une aventure inconfortable. Il est de bon ton de dire que le changement est toujours "le bienvenu". Il est de bon ton aussi de dire que la routine "ennuie" et qu’apprendre est une "passion". Mais, quand il est question de remettre en cause des habitudes, de devoir travailler autrement, l’idylle s’évapore et l’agacement prend la place. Changer signifie rompre avec ce qui apparaît comme habituel. Une question se pose : le cerveau chercherait-il avant tout la sécurité et non le bonheur ?
Changer est une perte de repères
Le changement implique souvent une perte de repères et le chamboulement d’habitudes. On entend alors : "avant, tout était mieux" ou encore : "la nouvelle méthode ne fonctionnera pas". La perte de repères correspond aussi à une perte de pouvoir. En effet, une personne maîtrise un processus. Le jour où cette compétence devient obsolète, vous devenez dépendant de nouvelles méthodes ou, pire, d’une nouvelle manière de regarder la réalité, et vous vous retrouvez à la traîne. Avant, la situation n’était pas idéale, elle était connue, donc rassurante. Désormais, nous naviguons à vue.
Résistance interne
Autant d’inconfort et de perspectives sinistres pourraient-ils provoquer de la résistance ? Je me rappelle que, dans les années 1980, les membres d’une association dressaient des singes capucins pour venir en aide à des personnes paralysées. Par exemple, les singes allumaient un magnétoscope, y mettaient une cassette et savaient les retirer. Une personne de mon entourage me dit alors à la rigolade : "Je me fais doubler par des singes, maintenant."
Cette personne n’avait jamais réussi à mettre en marche son magnétoscope. Elle l’avait dit à la rigolade, mais, dans une situation professionnelle où l’image et le maintien en poste sont essentiels, ce genre de remarque est lourd de sens. La résistance au changement, mue par la peur et le doute, se transforme en conflit entre ce que tu es aujourd’hui versus ce que tu veux devenir, mais aussi entre ce qu’il faut faire pour que rien ne change et sauver sa propre image.
Le changement propulse dans l’inconfort, et le processus de changement demande de la discipline, de l’énergie et de la constance. Donc il faudra travailler pour se maintenir dans l’inconfort. Ceci est un scénario d’horreur et démoralisant. Il mine votre propre image et vous devez lutter pour ne pas apparaître "dépassé". Le changement est un apprentissage. Comme le disait un parent, l’apprentissage est comme une rose, on se pique souvent sur les épines avant d’atteindre la fleur.
Le changement est souvent vécu comme une menace par le cerveau. Il fatigue. Le changement demande aussi de faire un "grand ménage" dans les habitudes. Je vous pose la question : Qui aime faire le ménage parmi vous ? Qui aime devoir se demander de quoi il se départira ? J’aimerais surtout connaître les réponses de ceux qui n’ont aucun intérêt à faire le ménage mais qui y sont contraints.
S’astreindre au changement est-il une forme de masochisme qui met la souffrance à l’honneur ?
Avant de répondre à cette question, posons une certitude : il existe deux types de souffrances : la passive et l’active.
La souffrance passive est subie
Elle concerne les personnes qui restent dans une situation qu’elles n’ont pas choisie. On retrouve dans ce cas les personnes qui doivent changer alors qu’elles n’ont rien demandé. Un nouveau manager arrive et tout doit être fait différemment. Il est difficile de dire "non" à son chef, mais le cœur n’y est pas. La douleur est lente et durable. Le seul espoir pour y survivre est de penser aux vacances, à la retraite ou à un nouvel emploi.
Il y a aussi, heureusement, la souffrance active que l’on a choisie
Elle implique de fournir des efforts même si cela n’est pas toujours confortable. Elle implique aussi de sortir de notre fameuse "zone de confort", celle où on se sent si bien car on en maîtrise tous les aspects, et nous avons des gens enfin qui affrontent leurs peurs. Ou bien ils les affrontent car cela ne les met pas en danger, ou bien leur sens de l’avenir les fait braver tous les dangers, tant internes qu’externes. En somme, cette douleur est la plus intense… mais temporaire et constructive. La souffrance n’est pas un signe que le changement est mauvais – c’est souvent un signe qu’il est en train de se produire.
Le changement est comme un voyage où tout devait bien se passer. Tout avait été envisagé, mais des concessions doivent être faites car, en définitive, rien ne s’est passé comme prévu. Selon les cas, certains diront que le voyage était le pire qu’ils avaient pu faire dans leur vie. D’autres vous diront que rien ne s’est passé comme annoncé mais qu’à la fin ils ont découvert autre chose et que c’était bien.
Arrêtons-nous pour ce mois-ci. Nous poursuivrons notre exploration du changement prochainement et nous verrons comment le changement s’organise et comment il se pérennise. Eh oui, si on se lance dans le changement, ce n’est tout de même pas pour revenir au point de départ.
Yves Messier
Intervenant auprès des collectivités et des entreprises
Résonance n° 227 - Mai 2026