Comme presque partout en France, l’Ouest n’a pas été épargné par la surmortalité liée aux vagues de fortes chaleurs. Dans ce contexte, faute d’une prise en charge rapide, les corps ont largement subi les outrages de la canicule, laissant parfois les thanatopracteurs impuissants. Retour sur un été bouillant dans les laboratoires.
Résonance : Qu’est-ce que STG ?
Freddy Guilloux : La Société de thanatopraxie Guilloux (STG) est une entreprise familiale fondée en 1998. C’est une filiale du groupe Hygeco, dans laquelle on fait 85 % de thanatopraxie et 15 % de transport de corps. Nous rayonnons sur environ 6 ou 7 départements dans l’Ouest de la France, et nous employons 43 personnes dont 32 thanatopracteurs. En France, du fait de sa taille, c’est une structure unique. Notre clientèle est exclusivement professionnelle, uniquement des pompes funèbres. Nous réalisons un peu plus de 10 000 prestations par an.
R : Comment voyez-vous votre mission ?
FG : On travaille pour les familles avant tout, et en toute discrétion. On ne nous voit pas, mais notre travail est primordial. Il représente aussi l’image du prestataire qui nous mandate pour faire les soins. Nous travaillons sur les morts au service des vivants.
R : Tous les défunts peuvent-ils bénéficier d’un soin ?
FG : Presque tous. Sauf exception : si les corps sont trop dégradés, et en cas de maladie infectieuse qui apparaît sur le certificat de décès délivré par le médecin. Mais la Covid, à un moment, en a fait partie, et on a alors passé tout le mois d’avril 2020 sans pouvoir faire de soins.
C’était compliqué pour nous, car on ne comprenait pas pourquoi on nous interdisait de faire des soins alors que, depuis le début de cette même année, on en faisait déjà sur des décès Covid sans le savoir. Cela dit, dans un esprit de protection de mes équipes, il a été décidé d’arrêter la thanatopraxie et on n’a donc réalisé que des toilettes pendant cette période-là. Sur la base du volontariat, la moitié de l’effectif a répondu présent.
R : Cet été, avec les différents épisodes de canicule, votre activité a aussi été compliquée ?
FG : Oui, ça a été un été très exceptionnel. Fin juin, on a eu une première vague de chaleur. Les deux ou trois premiers jours, il n’y a pas de surmortalité ressentie, mais dans la foulée, avec des jours à plus de 40 degrés, on a connu un surcroît d’activité très intense, comme lors de la canicule de 2003. Il s’agissait principalement de défunts très âgés, de 80, 90 voire 100 ans. Des gens que la chaleur a malheureusement vraiment fatigués.
R : Comment avez-vous géré, avec vos équipes, ce surplus d’activité dans ces conditions extrêmes ?
FG : D’abord, comme plusieurs des thanatopracteurs étaient en vacances, je ne pouvais pas les rappeler. Donc j’ai multiplié moi-même les interventions, et en demandant à certains, en repos, sur la base du volontariat, de venir nous aider. Les pompes funèbres pour qui nous travaillons ont toutes été très compréhensives pour qu’on exerce dans des conditions plus supportables.
Certaines laissaient la porte entre le laboratoire et le salon climatisé ouverte pour faire rentrer de la fraîcheur. Ce n’était pas facile, mais chacun a bien joué le jeu et tenu le coup malgré ces températures. De plus, nos thanatopracteurs commençaient plus tôt le matin pour éviter les grosses chaleurs.
R : D’autant qu’une climatisation, lorsqu’il y en a une, ne peut pas être activée pendant un soin... ?
FG : Oui, car ça a un effet de soufflerie pendant un acte de soin, ça peut disperser les bactéries dans l’air ambiant. Pour autant, lorsque l’on sort le corps de la cellule réfrigérée à 4-5 degrés, il restera froid pour ne pas se dégrader pendant l’acte de soin, qui, lui, dure moins de deux heures. Ensuite, on le sécurise en le présentant dans un salon qui est climatisé.
R : Ça, c’est dans le meilleur des cas, quand le défunt a pu être placé en cellule rapidement.
FG : Mais il est arrivé aussi que des décès soient constatés plus tardivement ? Oui, quand les médecins ont pu signer des certificats de décès rapidement, cela permettait de mettre le corps tout de suite en sécurité, au froid. Mais en effet, on a fait face à de nombreux décès où le corps avait pris un coup de chaud, notamment en maison de retraite ou à domicile, où c’est rarement climatisé dans notre région.
Là, l’abdomen devient vert très vite, et souvent il gonfle. C’est de l’emphysème. De l’air circule dans le réseau artériel puis dans le système veineux, ce qu’on appelle le phénomène de tissu gaz. Si c’est le début, on peut traiter le corps avec un résultat correct, puis le présenter sur table réfrigérante, mais avec ces grosses chaleurs, les emphysèmes partaient trop vite, on ne pouvait rien faire. Dans ces mêmes conditions, les mouches pondent également des œufs au niveau de la bouche et du nez. On a beau traiter, ça revient toujours.
Donc, quand un médecin mettait 12 ou 24 heures pour venir signer un certificat sans lequel on n’a pas le droit de toucher au corps, malgré nos soins ensuite, on ne pouvait pas assurer une conservation pour 5 ou 6 jours, il fallait fermer plus tôt le cercueil. On a aussi récupéré des corps où, lorsqu’on ouvrait la housse, on ne pouvait absolument plus rien faire. Là, c’était fermeture immédiate, sans présentation pour la famille.
R : Le problème, c’est que ces vagues de chaleur risquent de se multiplier voire de s’intensifier dans l’avenir. Comment allez-vous vous adapter ?
FG : En hiver, lorsqu’il y a davantage de décès, notamment avec les virus comme la grippe, on n’a pas ce phénomène de décomposition bien avancée, même si on découvre un corps 24 heures après, car il fait plus frais. En été, ce n’est pas du tout le cas.
Pour améliorer notre quotidien, il faudrait d’abord que le passage du médecin soit plus rapide. C’est lui qui donne le tempo, car on ne peut rien faire avant. Ensuite, il faudrait que tous les laboratoires soient équipés d’une climatisation. Elle serait allumée avant qu’on arrive pour qu’on puisse travailler dans de meilleures conditions.
R : Le réel problème, c’est que les médecins sont débordés
FG : Le Gouvernement avait permis aux infirmiers et infirmières libéraux (après une formation de 12 heures) de signer ces certificats de décès, mais il n’y a aucun changement, c’est toujours aussi long. Quant aux médecins, on comprend qu’ils soignent d’abord les vivants avant de s’occuper des morts, mais en attendant, les préjudices sont importants, car, quand on récupère les corps, c’est parfois trop tard.
R : On a l’impression de n’avoir pas vraiment tiré d’enseignement quant à la gestion des défunts après la grande canicule de 2003…
FG : Il y a quand même eu de nombreux changements dans les maisons de retraite. Dès qu’il y a un pic de chaleur, nous constatons aujourd’hui beaucoup moins de décès en EHPAD qu’à domicile, ce qui n’était pas le cas avant 2003. Les maisons de retraite sont mieux équipées, et des protocoles ont été mis en place. Dans la plupart, ils disposent d’une grande salle climatisée pour y rassembler les résidents, par exemple.
Par ailleurs, depuis 2003, il y a beaucoup plus de funérariums en France. Chaque pompe funèbre a investi en multipliant les chambres funéraires pour répondre aux besoins de proximité des populations. Ce qui permet, par conséquent, de faire face aussi à une nouvelle crise et d’absorber une éventuelle surmortalité.
Mais le principal problème reste celui de la solitude. Cet été, il y a eu de nombreuses découvertes tardives car les gens vivent seuls. De ce point de vue, il n’y a pas eu de changement par rapport à 2003. Les gens seuls seront toujours seuls.
Charles Guyard
Résonance n° 231 - Septembre 2026