Ce 24 juillet 2026, Gunther von Hagens nous a quittés à l’âge de 81 ans, à Heidelberg. Pour beaucoup, il restera l’homme au chapeau noir, le créateur de BODY WORLDS, celui que les médias ont parfois surnommé "Doctor Death". Pour d’autres, il sera avant tout l’inventeur de la plastination, une technique qui a profondément transformé l’anatomie moderne.
Pour ceux qui ont eu l’occasion de l’approcher dans les laboratoires, les conférences ou les rencontres consacrées à la plastination, il restera aussi un homme bien différent du personnage médiatique : un inventeur, un technicien et un passionné. J’ai eu la chance de le côtoyer à plusieurs reprises et d’observer, derrière le célèbre chapeau noir, celui qui avait consacré une grande partie de sa vie à rendre le corps humain visible autrement.
Un parcours marqué par l’Allemagne divisée
Avant de devenir l’anatomiste mondialement connu que l’on connaît, Gunther von Hagens avait lui-même traversé une histoire personnelle étroitement liée à celle de l’Allemagne divisée par la guerre froide. Né en 1945, il grandit en Allemagne de l’Est, à une époque où le mur de Berlin constituait une frontière bien réelle, physique et politique.
Son désir de passer à l’Ouest le conduisit à tenter de quitter la République démocratique allemande. Arrêté, il fut emprisonné comme prisonnier politique. Ce n’est qu’après près deux années de détention qu’il fut finalement autorisé à rejoindre l’Allemagne de l’Ouest, dans le cadre du système de rachat de prisonniers politiques alors pratiqué entre les deux Allemagnes.
Cette période, bien avant la célébrité et les expositions internationales, fait partie intégrante de son histoire. Elle rappelle que l’homme qui allait plus tard franchir les frontières entre science, art, pédagogie et exposition publique avait lui-même connu, dans sa jeunesse, la réalité d’un pays séparé en deux et les conséquences d’une volonté de passer de l’autre côté.

Heidelberg, 2008 : la rencontre avec le mentor
En 2008, le laboratoire d’anatomie dans lequel je travaillais m’envoya à Heidelberg pour participer à une conférence consacrée à la plastination organisée par l’International Society for Plastination (ISP). J’étais particulièrement impatient de m’y rendre. J’avais déjà reçu, à Munich, une première formation aux techniques de plastination et, pour moi, cette conférence représentait bien davantage qu’un simple congrès scientifique : j’allais enfin rencontrer celui que je considérais comme le mentor de notre discipline. À cette époque, la plastination restait encore entourée de nombreuses controverses, notamment sur le plan éthique et concernant la provenance de certains corps utilisés pour les expositions.
Et puis il est apparu. De loin, j’ai d’abord aperçu son fameux chapeau noir. Gunther von Hagens est monté sur scène aux côtés de son épouse, Angelina Whalley, pour ouvrir la conférence. La salle était remplie de techniciens, d’anatomistes et de spécialistes venus du monde entier. Pour moi, c’était la première fois que j’assistais à une conférence d’une telle ampleur. Tous les continents semblaient représentés. La plastination, qui quelques années auparavant encore appartenait presque exclusivement aux laboratoires d’anatomie, était devenue une véritable communauté internationale. La semaine s’annonçait historique.
Le programme était d’ailleurs particulièrement séduisant : trois jours de conférences à Heidelberg, puis départ pour Guben afin de visiter ce qui était alors présenté comme "l’usine" de plastination de Gunther von Hagens, le Plastinarium.
Un homme au cœur de la controverse
Cette rencontre se déroulait dans un contexte particulier. La plastination et les expositions BODY WORLDS avaient connu un succès considérable, mais elles avaient aussi suscité de nombreuses interrogations éthiques. Parmi les questions les plus sensibles figurait celle de la provenance des corps.
À cette époque, des accusations avaient été formulées concernant des corps provenant de Chine et la possibilité que certains aient été ceux de personnes exécutées. Ces accusations avaient nourri une polémique internationale. Je me souviens particulièrement d’une question posée au cours de la conférence par un participant, si ma mémoire est bonne venu du Ghana. La question était directe, lui demandant de s’expliquer sur ce sujet.
La réponse de Gunther le fut tout autant. Il expliqua que des corps présentant des signes compatibles avec une exécution avaient effectivement été reçus, mais qu’ils n’avaient pas été utilisés, qu’ils avaient été inhumés et que la collaboration concernée avec la Chine avait été interrompue. Je me souviens de cette réponse parce qu’elle fut donnée sans détour. Certes, l’assemblée lui était largement acquise, mais il n’a pas cherché à esquiver la question.
![]()
Le Plastinarium : la démesure au service de la technique
Après les journées de conférences à Heidelberg vint le déplacement vers Guben et la visite du Plastinarium. C’est là que l’on pouvait véritablement prendre la mesure de l’ampleur qu’avait prise une idée née quelques décennies plus tôt dans un laboratoire d’anatomie. Le mot "démesure" vient spontanément à l’esprit. Rien, ou presque, ne semblait être à l’échelle habituelle d’un laboratoire d’anatomie.
L’acétone circulait dans des conduites comme de l’eau dans un réseau industriel. Les bains de fixation n’étaient plus de simples cuves de laboratoire, mais pouvaient atteindre les dimensions de véritables piscines. Cette infrastructure permettait de traiter des spécimens hors normes : girafes, éléphants et autres pièces anatomiques dont les dimensions rendaient impossible toute approche conventionnelle.
Le Plastinarium donnait ainsi une autre image de Gunther von Hagens. Il n’était plus seulement l’homme qui avait inventé une technique, ni le personnage médiatique de BODY WORLDS. Il était également à l’origine d’un outil de production et de recherche d’une ampleur exceptionnelle, conçu pour repousser les limites de la plastination.
Mais ce qui contrastait peut-être le plus avec cette démesure industrielle, c’était la manière dont la visite se déroulait. En petit groupe, Gunther von Hagens nous accompagna lui-même. Il semblait sincèrement heureux de montrer les installations, d’expliquer, de commenter et de partager sa passion. Dans cet environnement gigantesque, il retrouvait presque naturellement sa place de technicien parmi les techniciens.
Le personnage médiatique et l’homme de laboratoire
C’est là que j’ai découvert une différence importante entre le personnage public et l’homme de laboratoire. Devant les médias, il était un véritable showman. Son chapeau, son apparence, sa manière de parler, sa façon de mettre en scène l’anatomie. Mais parmi les techniciens et les anatomistes, il apparaissait beaucoup plus simple, accessible et profondément passionné par sa technique.
Ceux qui avaient l’occasion de travailler à ses côtés ou de l’entendre dans un contexte professionnel pouvaient cependant découvrir un autre visage. Son intérêt semblait avant tout se porter vers la technique elle-même, son amélioration et les possibilités qu’elle pouvait encore offrir.
Ce qui m’a frappé, c’est son intérêt pour ceux qui cherchaient à améliorer la technique. Il semblait heureux de voir d’autres anatomistes reprendre ses travaux, les perfectionner, trouver de nouvelles applications. Il ne donnait pas l’impression de vouloir garder jalousement son invention pour lui. Il voulait qu’elle progresse. Et surtout, il connaissait sa matière sur le bout des doigts.
À la fin de chaque conférence, Angelina Whalley demandait traditionnellement s’il y avait des questions ou des commentaires. Et Gunther intervenait régulièrement. Toujours avec des remarques précises, constructives, parfois très techniques, mais généralement bienveillantes. On ne la lui faisait pas, une imprécision dans un domaine qu’il connaissait était rarement laissée sans commentaire.
Il était alors possible de mesurer l’étendue de ses connaissances, et surtout son attention constante aux détails. Derrière le personnage spectaculaire se cachait avant tout un technicien passionné, extraordinairement curieux et doté d’une connaissance profonde de l’anatomie et de la plastination.
Une idée aussi simple que révolutionnaire
La plastination est née d’une observation. Dans les années 1970, alors qu’il travaillait à l’Université de Heidelberg, Gunther von Hagens observa des préparations anatomiques incluses dans des blocs de résine. Son idée fut d’une simplicité désarmante : pourquoi mettre la résine autour de la pièce anatomique, plutôt que dans la pièce elle-même ? Cette intuition allait changer l’histoire de l’anatomie.
Après de nombreuses expérimentations sur différentes résines et polymères, il développa le principe de la plastination. Le premier plastinat fut réalisé en 1977 et les premiers brevets suivirent rapidement. Le principe consiste essentiellement à retirer les liquides et certaines graisses solubles des tissus, puis à les remplacer par des polymères liquides, sous vide, avant de les polymériser. Le résultat est un spécimen sec, durable et manipulable.
Au fil des années, la technique fut considérablement développée. La plastination au silicone permet notamment de conserver des pièces anatomiques en trois dimensions, tandis que les résines époxy permettent de réaliser des coupes fines et transparentes. Ce qui peut paraître aujourd’hui presque évident ne l’était absolument pas à l’époque. C’est souvent cela, le propre des grandes inventions : après coup, l’idée paraît simple.

De l’anatomie au grand public
Gunther von Hagens ne s’est cependant pas contenté d’inventer une technique destinée aux laboratoires. Il a voulu faire sortir l’anatomie de l’univers médical. La première exposition BODY WORLDS fut présentée à Tokyo en 1995 et rencontra un succès considérable, attirant près d’un demi-million de visiteurs en quatre mois.
Mais montrer des corps humains véritables au grand public posait une question fondamentale : comment présenter la mort ? Les premières présentations étaient davantage proches de l’anatomie classique. Puis progressivement, les corps furent placés dans des attitudes dynamiques : courir, jouer, travailler, bouger. Le corps mort semblait ainsi retrouver une forme de mouvement.
Cette évolution me paraît particulièrement intéressante dans une réflexion funéraire. Nous avons souvent besoin de donner au défunt une apparence qui nous permette d’accepter son absence. Le thanatopracteur, par exemple, cherche parfois à restituer au visage une expression familière, paisible, presque vivante. Il donne l’impression d’un sommeil. Gunther von Hagens empruntait, d’une certaine manière, un chemin différent mais voisin : il faisait dialoguer le corps mort avec les attitudes de la vie. Il ne cherchait plus seulement à montrer un cadavre. Il montrait un être humain dans son anatomie, dans son mouvement, dans sa complexité.
Rendre hommage à ceux qui l’avaient précédé
Il y avait également chez Gunther von Hagens une forme de dialogue permanent avec l’histoire de l’anatomie. Certaines de ses réalisations rendaient hommage aux anatomistes qui l’avaient précédé. Des gravures anatomiques anciennes étaient réinterprétées sous forme de plastinats.
Parmi les références les plus marquantes figurait également un hommage à Honoré Fragonard, célèbre pour ses préparations anatomiques réalisées au XVIIIe siècle. Gunther von Hagens s’inscrivait ainsi dans une filiation assumée avec ces pionniers qui avaient, bien avant lui, cherché à conserver et à révéler l’intérieur du vivant.
L’une des œuvres qui illustre particulièrement cette filiation est le "Cavalier de l’Apocalypse", inspiré d’un célèbre écorché de Fragonard. L’œuvre renvoie notamment à la spectaculaire préparation d’un "homme" monté sur un cheval, conservée et exposée à l’École nationale vétérinaire d’Alfort, à Maisons-Alfort. Fragonard, cousin du célèbre peintre Jean-Honoré Fragonard, avait lui-même repoussé les limites de la préparation anatomique en créant des pièces qui se situaient déjà à la frontière entre science, technique et œuvre artistique.
En réinterprétant cet héritage à travers la plastination, Gunther von Hagens ne faisait donc pas seulement œuvre d’innovation. Il dialoguait avec plusieurs siècles d’histoire anatomique. Cette volonté de relier la plastination moderne à l’histoire de l’anatomie était particulièrement intéressante. Il s’inscrivait dans une longue tradition : celle des anatomistes qui, depuis des siècles, cherchent à rendre visible ce qui se trouve sous la peau.
BIODUR : faire sortir la technique des murs du laboratoire
Un autre aspect de son œuvre mérite d’être évoqué : BIODUR. Gunther von Hagens avait compris très tôt que, pour que la plastination puisse réellement se développer dans le monde, il ne suffisait pas de montrer des plastinats. Il fallait également permettre à d’autres laboratoires d’acquérir les matériaux, les polymères et les équipements nécessaires.
La société BIODUR a ainsi joué un rôle important dans la diffusion pratique de la plastination en proposant ces produits nécessaires à la réalisation des différentes étapes du procédé. De nombreux professionnels et laboratoires travaillant dans ce domaine ont pu s’appuyer sur ces produits pour développer leurs propres pratiques.
Mais la diffusion de la plastination ne s’est pas limitée aux produits et aux équipements. Des pièces anatomiques humaines plastinées ont également été proposées à la vente, un aspect qui a lui aussi suscité des débats et des interrogations. La commercialisation de spécimens humains reste en effet un sujet sensible, à la frontière de considérations éthiques, scientifiques et pédagogiques. La vente est réservée exclusivement à des fins éducatives.
Pourtant, cette possibilité a également permis à des écoles, des musés, des universités et des institutions ne disposant pas de leur propre laboratoire de plastination d’acquérir des pièces anatomiques de grande qualité, présentant un réel intérêt didactique. Ces spécimens pouvaient ainsi être utilisés durablement dans l’enseignement, manipulés par les étudiants et intégrés à des programmes d’anatomie sans nécessiter toute l’infrastructure technique indispensable à leur fabrication.
C’est sans doute là que réside l’un des apports les plus importants de la diffusion de ces pièces didactiques : permettre à des institutions qui n’ont ni les moyens, ni les infrastructures, ni parfois l’accès à des corps destinés à l’enseignement, de disposer néanmoins de vérita bles spécimens anatomiques humains. Non pas pour remplacer nécessairement la dissection ou les autres outils pédagogiques, mais pour enrichir l’enseignement et offrir aux étudiants une approche concrète, durable et particulièrement parlante de l’anatomie humaine.
Toledo, 2011 : le silence dans l’auditoire
Trois ans après Heidelberg, en 2011, mon université m’envoya à Toledo, aux États-Unis, pour une nouvelle conférence de l’ISP afin de perfectionner ma formation. Gunther était là, comme souvent dans ces grandes réunions internationales de la plastination. Les conférences s’enchaînaient dans les salles excessivement climatisées de l’université.
Puis Gunther prit la parole. Et cette fois, quelque chose était différent. Un silence presque religieux s’installa dans la salle. Nous n’en croyions pas vraiment nos oreilles. Gunther nous expliqua qu’il souffrait d’une maladie neurodégénérative et qu’il allait progressivement se retirer de ses activités, laissant davantage de place à ceux qu’il avait formés.
Pour ceux qui l’avaient connu quelques années auparavant, c’était un moment particulièrement difficile. Nous avions devant nous l’homme qui avait révolutionné notre discipline, celui qui semblait toujours avoir une réponse, une remarque, une idée nouvelle. Et soudain, la maladie nous rappelait une chose que son œuvre avait pourtant toujours enseignée : le corps humain est fragile.
2020 : revoir Gunther autrement
En 2020, la pandémie de la Covid-19 obligea l’ISP à organiser sa conférence en ligne. Même à distance, j’eus à nouveau l’occasion de revoir Gunther, cette fois accompagné de son fils Rurik. La maladie avait alors manifestement progressé. L’image était différente de celle que j’avais gardée de Heidelberg.
Le personnage énergique, mobile, intervenant avec enthousiasme au milieu des techniciens, avait laissé place à un homme dont le corps semblait désormais imposer ses propres limites. Mais quelque chose était resté, la présence, le regard. Et surtout cette impression que derrière tout ce qu’il avait construit se trouvait toujours le même passionné. Un précurseur, mais surtout un technicien passionné.
Au fil des années, plusieurs occasions me permirent de revoir Gunther von Hagens : lors de l’inauguration de l’exposition BODY WORLDS à Bruxelles, lors de master classes ou à l’occasion des congrès de l’ISP. Ces rencontres successives ont permis de conserver un regard plus personnel sur un homme que le grand public connaissait surtout à travers son personnage médiatique.
On peut discuter de Gunther von Hagens. On peut critiquer certaines de ses méthodes, débattre de ses expositions, questionner la présentation de la mort au grand public ou revenir sur les controverses qui ont accompagné son parcours. Il faut d’ailleurs le faire. Mais il est difficile de réduire Gunther von Hagens au personnage médiatique au chapeau noir.
Derrière le showman, il y avait un technicien passionné, passionnant. Un homme qui regardait une préparation anatomique et qui se demandait pourquoi les choses devaient être faites comme elles l’étaient. Il n’a pas accepté comme une évidence ce qui existait déjà. Il a regardé une pièce anatomique dans un bloc de résine et s’est posé une question. Une petite question. Une question presque naïve.
Et si on mettait la résine à l’intérieur ? De cette question est née une technique qui a changé l’enseignement de l’anatomie et qui a permis à des millions de personnes de regarder autrement leur propre corps.
Un modèle
Gunther von Hagens restera pour moi un modèle. Car il incarnait quelque chose qui me semble essentiel dans notre métier : la curiosité, la persévérance et la passion de la technique. Il avait cette capacité rare à regarder ce qui existait déjà et à se demander comment faire autrement. Il avait aussi compris que la connaissance anatomique ne devait pas rester enfermée dans les laboratoires et les amphithéâtres.
Il a ouvert les portes. Parfois brutalement. Parfois de manière provocatrice. Mais il les a ouvertes. Et derrière ces portes, il y avait le corps humain. Avec sa beauté. Sa complexité. Sa fragilité. Et finalement, sa mortalité. Le 24 juillet 2026, Gunther von Hagens est mort à Heidelberg, la ville où son idée révolutionnaire avait commencé à prendre forme près d’un demi-siècle plus tôt.
De lui, je ne garderai pas seulement l’image du célèbre chapeau noir ou celle du créateur de BODY WORLDS. Je garderai aussi le souvenir d’un homme que j’ai pu croiser à différentes étapes de mon parcours professionnel, d’un homme accessible lorsqu’il se retrouvait parmi ceux qui partageaient sa passion, heureux de parler technique et de transmettre son expérience.
Il restera pour moi un modèle par son côté précurseur, mais aussi et peut-être surtout par ce qu’il était lorsqu’il quittait la lumière des médias : un technicien passionné et passionnant. Un précurseur. Un homme qui a osé faire autrement.
Alain Koninckx
Spécialiste de la préparation des défunts
Résonance n° 231 -