De la prise en charge des défunts, parfois dans un état épouvantable, à la préparation des monuments dans les cimetières, jusqu’à la cérémonie, toute la chaîne funéraire est confrontée aux fortes chaleurs.
Il faut croire que les professionnels du funéraire constituent un genre humain à part. De fait, si la canicule frappe de nombreux secteurs comme les ouvriers du BTP (Bâtiment et Travaux Publics), les livreurs ou encore les chauffeurs routiers, les hommes et femmes en noir semblent échapper aux coups de chaud comme par magie. C’est en tout cas ce que l’actualité nous apprend, puisque cette catégorie n’est jamais évoquée quand le thermomètre s’affole.
Eh bien non ! Eux (et elles) n’ont malheureusement pas un gène spécial qui les préserverait des envolées du mercure et, comme tous, ils transpirent aussi à grosses gouttes. Non seulement ils font face à une hausse de la mortalité, mais ici, ce surplus d’activité ne peut pas être reporté de quelques jours en attendant un vent de fraîcheur. Lorsqu’un décès survient dans ces conditions suffocantes, il faut même se montrer particulièrement réactif. Et ce, dès le début, c’est-à-dire pour les soins apportés.
À cet égard, Sophie (prénom d’emprunt) ne compte pas ses heures. "Certains jours, je commence dès 9 h et finis à 22 h", détaille la thanatopractrice qui exerce dans l’Est pour assurer le repos éternel le plus digne aux défunts. Cela suppose d’injecter les liquides adéquats, de coiffer et de maquiller la dépouille, mais aussi de l’habiller. Une opération usante s’agissant de manipuler un cadavre rigide dans tous les sens, qu’elle peut répéter jusqu’à 5 fois dans la même journée.
Or à ce rythme effréné s’ajoutent des conditions dantesques, puisque les laboratoires sont non ventilés. "Pour éviter le mélange des bactéries, il n’y a pas de climatisation, donc il y fait très chaud, c’est exténuant." Et il ne faut pas traîner, car le corps s’abîme plus vite, notamment lorsqu’il a été placé en cellule froide avant de passer entre les mains de la spécialiste : "D’un coup, il passe de zéro à 30 degrés au moins, ça fait de la condensation dans toute la pièce."
Ça, c’est dans le meilleur des cas, car il arrive que Sophie ne soit pas toujours en mesure de remplir sa mission étant donné l’état des morts qu’elle voit arriver sur sa table de préparation. Notamment ceux qui se sont éteints à domicile. "Souvent, le médecin n’est pas disponible tout de suite pour établir la déclaration, et ne peut passer qu’en fin de journée. Or, après 2 ou 3 heures passées dans un lit dans cette chaleur, le corps est très abîmé, il suinte, et toute la graisse a déjà fondu, alors que les gaz du système digestif le font gonfler. Il y a les odeurs, et les mouches aussi." Bref, à ce stade, "on ne peut plus faire grand-chose", regrette-t-elle.
C’est aussi ce qu’a observé Thomas Gérard, cogérant avec son frère Simon des Pompes Funèbres Gérard et Fils, à Vallet (Loire-Atlantique). Ici, dans le vignoble nantais, les températures ont battu tous les records fin juin, franchissant la barre des 40 degrés. Résultat, "on a vu arriver chez nous des corps sur lesquels on voyait encore la souffrance physique". Celle d’une déshydratation aiguë et, surtout, d’une prise en charge sommaire des dépouilles après le dernier soupir rendu, notamment dans des EHPAD non pourvus de climatisation.

Croyant sans doute bien faire, et surtout pour disperser les mauvaises odeurs, certains aides-soignants ont placé un ventilateur droit sur le cadavre. "Ce n’est pas bon du tout, car ça abîme encore plus les tissus, explique le patron. Il y en a un qui était déjà un peu verdi alors qu’il était décédé la veille au soir." Si des soins ont pu être apportés, le processus de putréfaction s’est parfois néanmoins poursuivi jusque dans le salon, pourtant tempéré. "Un matin, une famille m’a même demandé de stopper les visites car ça commençait à sentir mauvais et le corps se dégradait trop vite, reprend Thomas Gérard. J’ai procédé à une mise en bière anticipée alors que la sépulture n’était que le lendemain."
La sépulture, justement, voilà l’autre partie la plus pénible en période de canicule dans cette honorable chaîne au service des familles endeuillées. Lorsqu’il faut porter un cercueil jusque dans l’église, puis au cimetière ou au crématorium, le tout vêtu de son costume sombre. Sous un soleil de plomb, la tâche, même courte, peut virer au supplice. "Peut-on enlever la veste", se sont interrogés nombre de maîtres de cérémonie.
"Jusqu’à quand doit-on appliquer le cérémonial ? traduit Benoît Fourquet, gérant du réseau FUNÉRIS. Une fois, après une inhumation, j’ai pris cette liberté, et une dame me l’a fait remarquer : "Enfin, vous la retirez !" Je n’ai pas su si ce "enfin" était un encouragement ou un reproche." Globalement, les familles se montrent malgré tout compréhensibles, certaines ayant même demandé d’accélérer le mouvement.
"On leur propose toujours de mettre de la musique et de faire le geste d’adieu au cimetière, mais avec ces températures, elles préfèrent souvent raccourcir, donc on ne met pas de musique, on ne fait pas de recueillement, bref, on retire une étape tout en restant raisonnables et respectueux." Et arrangeants aussi, acceptant dans la mesure du possible d’avancer en matinée une cérémonie prévue l’après-midi. Cela n’empêche pas d’être exposés aux fortes chaleurs, alors des tables sont installées près des tombes avec bouteilles et verres d’eau à disposition de l’assemblée. Quant aux porteurs, "on les a tous équipés de petites glacières", continue Thomas Gérard.
Quant aux marbriers, à l’instar des employés des travaux publics, ils ont dû aussi s’adapter, démarrant leur journée dès 5 h 30 ou 6 h quand les premiers rayons ne brûlent pas tout sur leur passage. Une prise de poste anticipée facilitée grâce au concours des municipalités. "La majorité des mairies acceptent d’ouvrir plus tôt leurs cimetières, ou alors on passe la veille pour récupérer les clés, se félicite Perrine Guyard, animatrice réseau chez Funéplus. C’est une bonne chose, car il y a encore beaucoup de monuments en granit qui emmagasinent et restituent la chaleur."
Une chaleur qui devrait continuer de sévir cet été et dans les années à venir, et avec laquelle il faudra composer quoi qu’il arrive. À cet effet, les travailleurs de l’ombre ne seraient pas contre, cette fois, le devenir vraiment.
Charles Guyard
Résonance n° 229 - Juillet 2026