Ancien sapeur-pompier de Paris, passé par la police technique et scientifique, Baptiste Girardet a fait d’une expérience intime le point de départ d’un engagement professionnel rare : accompagner les familles et les professionnels confrontés aux scènes traumatiques, aux décès découverts tardivement et aux environnements funéraires à décontaminer. Fondateur d’Orizons après-vie, il développe aujourd’hui un réseau national en licence de marque appelé à devenir franchise, tout en menant un travail de fond pour la reconnaissance officielle de sa profession. Dans un contexte de canicules répétées et de saturation des infrastructures funéraires, il alerte également sur l’urgence sanitaire, sociale et réglementaire.

Résonance : Monsieur Girardet, avant de parler d’Orizons après-vie, pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduit vers cette activité si particulière ?
Baptiste Girardet : Ayant été sapeur-pompier de Paris pendant 11 ans, mon parcours s’est construit autour de l’urgence, du secours et de la confrontation à des situations humaines extrêmes. J’ai aussi travaillé dans l’univers de la police technique et scientifique. Ce sont des expériences qui vous apprennent la rigueur, la méthode, le respect de la procédure, mais aussi l’importance de l’humain lorsque tout bascule.
Ma reconversion ne s’est pas faite par hasard. Elle trouve aussi son origine dans une histoire personnelle. Il y a 23 ans, j’ai moi-même été confronté, comme famille, à ce que vivent aujourd’hui certaines personnes que nous accompagnons. J’ai dû nettoyer le sang de ma propre famille. C’est quelque chose que je ne souhaite à personne. À partir de là, j’ai compris qu’il manquait un maillon essentiel entre le départ des secours, de la police ou de la justice, et le moment où une famille doit réintégrer un lieu marqué par un drame.
Mon engagement vient de là. Je ne fais pas ce métier pour le sensationnel, ni pour me nourrir du glauque. Je le fais parce qu’il existe une réalité que beaucoup ignorent : après un décès violent, un suicide, une découverte tardive ou un crime, il reste des traces biologiques, des odeurs, des risques sanitaires, mais aussi une charge émotionnelle immense. Une famille ne devrait jamais être laissée seule face à cela.
R : Comment définir précisément l’activité d’Orizons après-vie ?
BG : Notre cœur de métier, c’est la décontamination post-mortem. Cela signifie un nettoyage technique suivi d’une désinfection complète des surfaces et des volumes, notamment dans les habitats privés. Nous intervenons après des découvertes tardives de défunts, des suicides, des crimes, des accidents domestiques ou des accidents du travail.
Dans le cas d’un crime, par exemple, il ne s’agit pas seulement d’effacer des traces visibles. Il faut aussi retirer les marques liées aux investigations judiciaires : scellés, adhésifs, repères, marqueurs, éléments de balisage. L’objectif n’est pas de prétendre rendre le lieu "comme avant". Ce serait faux. Il arrive que nous devions déposer une plinthe, un morceau de sol, un bas de mur, du mobilier. En revanche, nous pouvons restituer un environnement neutre, sain, sécurisé, dans lequel la famille peut revenir sans être confrontée en permanence à la violence de ce qui s’est produit.
Nous intervenons également pour les entreprises lorsqu’un accident du travail survient. Ce n’est pas à un agent d’entretien classique ou à une femme de ménage de prendre en charge ce type de situation. Il faut des protocoles, des équipements, une compréhension des risques biologiques, mais aussi une capacité à supporter psychologiquement ce que l’on voit.
Le second grand volet de notre activité concerne la désinfection des environnements funéraires : véhicules, brancards, chariots, cases réfrigérantes, laboratoires, salons, funérariums, instituts médico-légaux, morgues. Nous suivons le cheminement du défunt, depuis le transport jusqu’aux espaces de conservation et de présentation. Là encore, la question n’est pas seulement technique. Elle touche à la dignité des défunts, aux conditions de travail des équipes et à la santé publique.
R : Vous insistez souvent sur la dimension humaine de ce métier. Comment accompagne-t-on des équipes confrontées quotidiennement à "l’innommable" ?
BG : On ne peut pas aider les gens si nous-mêmes nous allons mal. C’est une conviction très forte. Nos équipes sont exposées à des scènes difficiles, parfois à des odeurs très marquantes, à des situations de détresse familiale, à des logements insalubres, à des environnements où le décès a été découvert plusieurs jours après.
C’est pourquoi nous avons mis en place un accompagnement pluridisciplinaire : psychologie, accompagnement au deuil, éthiothérapie, préparation mentale. Ce métier demande de la technique, mais aussi une posture. On entre dans l’intimité absolue des familles. On peut trouver des objets personnels, des bijoux, de l’argent, des éléments relevant de la vie privée la plus stricte. La confiance est donc fondamentale. C’est aussi pour cette raison que je milite pour un encadrement de la profession.
R : Orizons après-vie se développe désormais en réseau. Où en est la marque aujourd’hui ?
BG : Orizons après-vie fonctionne aujourd’hui sous forme de licence de marque, avec un passage prévu en franchise au 1er janvier 2027. L’idée est simple : dupliquer un savoir-faire, un mode opératoire, une exigence, tout en permettant à chaque adhérent de rester indépendant dans sa région.
Aujourd’hui, nous comptons 8 licenciés actifs, avec une progression rapide. Nous sommes présents dans plusieurs territoires : le Nord-Pas-de-Calais, la Champagne-Ardenne, le Poitou-Charentes, le Pays-de-la-Loire, la Provence-Alpes-Côte d’Azur, Rhône-Alpes, l’Auvergne, l’Île-de-France. De nouvelles implantations sont envisagées, notamment en Corse, en Bretagne et en Picardie.
J’ai choisi de raisonner à partir des anciennes régions françaises, soit 22 zones. Chaque adhérent dispose d’un territoire, ce qui évite de créer une concurrence interne malsaine.
En revanche, nous travaillons en renfort entre voisins. Si une région connaît un pic d’activité ou une intervention lourde, l’adhérent de la région voisine peut venir prêter main-forte. C’est un fonctionnement inspiré de ce que j’ai connu chez les sapeurs-pompiers de Paris : même matériel, mêmes caisses, même numérotation, mêmes réflexes. Cela permet d’être efficaces immédiatement.
R : La formation semble être un point central de votre modèle. Comment prépare-t-on concrètement un futur franchisé ?
BG : On ne devient pas nettoyeur de sites traumatiques derrière un ordinateur. Il faut pratiquer. Nous avons donc créé un plateau technique et pédagogique unique, avec une mise en situation extrêmement poussée.
La formation repose sur 12 jours, avec environ 87 % de pratique. Nous avons recréé une alvéole de morgue avec du matériel funéraire réel. Nous avons aussi conçu un studio pédagogique qui reproduit un appartement impacté par un événement traumatique. On y projette des fluides comparables au sang, avec de la chimie de cinéma, évidemment, et les stagiaires apprennent à intervenir comme ils le feront ensuite sur le terrain : décontaminer, déposer des matériaux, retirer des parties de mur, de plafond, de parquet ou de carrelage lorsque c’est nécessaire.
Je veux que les personnes qui rejoignent le réseau soient confrontées, pendant la formation, à la réalité technique du métier. Il faut savoir où regarder, quoi retirer, comment désinfecter, comment gérer les déchets, comment se protéger, comment protéger les autres. C’est exigeant, mais indispensable.
R : Vous menez aussi un important travail pour faire reconnaître officiellement cette activité. Où en est-on ?
BG : Aujourd’hui, le métier n’existe pas réellement dans les nomenclatures. Il n’y a pas de code NAF (Nomenclature d’Activités Françaises) spécifique, pas de certification officielle, pas d’inscription au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles). Cela crée une zone grise. Et cette zone grise laisse la porte ouverte à tout et n’importe quoi.
Certaines personnes s’improvisent nettoyeurs après décès parce que "c’est la mode". On voit apparaître sur les réseaux sociaux des contenus indécents, des vidéos où des pseudo-professionnels se mettent en scène dans le sang ou les résidus humains. C’est insupportable. Lorsqu’on intervient après un crime, on touche parfois à des éléments liés à une instruction. On devrait être tenu à une confidentialité absolue, à une éthique irréprochable.
J’ai déjà contribué à faire évoluer le droit sur le nettoyage après crime. Le décret n° 2022-656 du 25 avril 2022 permet, dans certains cas, que la justice ordonne le nettoyage d’une scène de crime afin de dispenser la famille de cette charge. C’est une avancée majeure, parce qu’elle reconnaît qu’il s’agit d’une question de justice sociale.
Mais il faut aller plus loin. Je souhaite que le nettoyage post-mortem soit reconnu comme une conséquence directe du décès, au même titre que certaines dépenses funéraires.
Aujourd’hui, les pompes funèbres peuvent, sous conditions, prélever jusqu’à un certain plafond sur le compte du défunt pour régler les obsèques. Je demande que ce principe soit dupliqué pour le nettoyage post-mortem. Une famille qui perd un proche dans des circonstances traumatiques ne devrait pas, en plus, être violentée financièrement.
R : Vous dénoncez également des dérives fréquentes. De quoi s’agit-il ?
BG : Certaines sociétés de nettoyage classique utilisent abusivement le cadre du service à la personne. Elles présentent des prestations de nettoyage après décès comme du nettoyage après travaux, afin de faire bénéficier les familles d’un crédit d’impôt de 50 %. Le problème, c’est que le nettoyage après décès est hors cadre et que la pratique est dangereuse.
Résultat, on observe l’application de tarifs abusifs et l’utilisation à tort, mais sans retenue, d’un mécanisme fiscal avec pour objectif de maximiser le chiffre d’affaires, le tout en s’appuyant sur une qualification qui ne correspond pas à la réalité de l’intervention. C’est une dérive grave, à la fois pour les familles et pour les finances publiques.
C’est précisément pour cela qu’il faut un cadre. Tant que le métier n’est pas reconnu, des entreprises peu scrupuleuses peuvent profiter du flou.
R : Vous avez également créé l’association Sang Froid. Quel est son rôle ?
BG : Sang Froid, c’est en quelque sorte la mutuelle solidaire d’Orizons après-vie. L’association a vocation à récolter des fonds, notamment par le mécénat, pour aider les familles qui n’ont pas les moyens de financer une intervention.
Quand une famille est désœuvrée financièrement, l’association peut prendre en charge une partie importante du coût. Cela permet au franchisé d’intervenir correctement, sans brader son travail, tout en évitant à la famille d’avoir à nettoyer elle-même le lieu du drame. C’est exactement ce que je veux éviter. Personne ne devrait vivre cela.
R : Venons-en à l’actualité. La France traverse cette année plusieurs épisodes de canicule. Quel impact observez-vous sur votre activité ?
BG : Nous observons déjà une hausse d’environ 30 % de l’activité liée aux découvertes tardives de défunts à domicile. La chaleur accélère considérablement la dégradation corporelle, en particulier lorsque la personne présentait déjà des facteurs aggravants : alcoolisme, diabète mal équilibré, traitements lourds, pathologies sous-jacentes.
Dans un logement sous les combles, à 38 ou 40 degrés, quelques jours suffisent pour créer une situation sanitaire très préoccupante. Les insectes nécrophages arrivent rapidement, les odeurs se propagent, les surfaces peuvent être contaminées, et les proches doivent parfois entrer dans le logement pour récupérer des vêtements, un livret de famille ou des documents administratifs nécessaires aux démarches.
Ce que nous vivons aujourd’hui me rappelle fortement 2003. À l’époque, j’étais sapeur-pompier de Paris. Aujourd’hui, je suis nettoyeur et animateur opérationnel de réseau. Mais le schéma est le même : une première vague, puis des effets différés, puis une seconde vague d’interventions.
R : Justement, 23 ans après la canicule de 2003, avez-vous le sentiment que les infrastructures ont réellement évolué ?
BG : Très franchement, non. Je vois un bis repetita. Nous proposons pourtant des solutions préventives, notamment des cellules réfrigérées assimilables à des conteneurs maritimes. Elles peuvent être projetées rapidement, branchées électriquement, et offrir une dizaine de places supplémentaires lorsqu’une morgue, un institut médico-légal ou un service funéraire est en tension.
Ces dispositifs existent. Ils pourraient être anticipés avant un épisode de crise sanitaire ou climatique. Mais, dans les faits, on attend souvent d’être au pied du mur. J’ai encore vu récemment des camions frigorifiques alimentaires stationnés devant des morgues. En situation de crise, je peux comprendre qu’on cherche une solution d’urgence. Mais la vraie question est : qui décontamine ces véhicules ensuite ? Avec quels protocoles ? Avec quelle chimie ? Avec quelle garantie que le camion ne repartira pas transporter de la salade ou des tomates dans quelques semaines, avec des contagions possibles ?
C’est exactement la question que je me posais déjà en 2003, et que je me suis posée lors d’événements avec un afflux important de victimes. Le problème n’est pas seulement de trouver du froid. Le problème est de penser toute la chaîne sanitaire.
R : Vous avez constaté des tensions avant même la canicule ?
BG : Oui. Un mois avant l’épisode de chaleur, j’étais dans une grande morgue parisienne pour une intervention technique. Il n’y avait déjà plus de place. Nous étions pourtant avant la canicule. C’est cela qui m’inquiète : si les infrastructures sont saturées en temps normal, comment peuvent-elles absorber un surplus brutal de décès ?
Il faudrait raisonner en prévention. Lorsque les prévisions annoncent une vague de chaleur, on devrait pouvoir déployer des capacités supplémentaires, mettre en place des protocoles de conservation et de décontamination, anticiper les besoins des services funéraires et médico-légaux. Aujourd’hui, on semble encore fonctionner dans la réaction.
R : Au-delà de votre entreprise, que demandez-vous aux pouvoirs publics ?
BG : Je demande d’abord que l’on regarde cette profession avec sérieux. Ce n’est pas une activité marginale ou folklorique. Elle touche à la santé publique, à la dignité des défunts, à la sécurité des travailleurs, à l’accompagnement des familles, et parfois même au bon fonctionnement de la justice.
Je souhaite aussi que les organismes de prévention, comme la CRAMIF (Caisse Régionale d’Assurance Maladie d’Île-de-France) ou l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité), puissent se saisir de ces sujets. Nos métiers exposent à des risques biologiques, mais aussi à des Troubles Musculo-Squelettiques (TMS).
Après un nettoyage, il faut évacuer des matelas, des sommiers, des déchets d’activité de soins à risque infectieux, des gravats, parfois plusieurs mètres cubes, dans des immeubles sans ascenseur. Des équipements existent : diables à chenilles, exosquelettes, robotique d’assistance. Mais tant que le métier n’existe pas officiellement, il reste difficile de produire des statistiques de sinistralité, de construire des référentiels, d’ouvrir des aides ou de structurer des formations reconnues.
R : Pour conclure, quelles sont vos ambitions à court et moyen terme ?
BG : À court terme, je souhaiterais consolider le réseau, accompagner les adhérents, poursuivre le maillage du territoire et garantir un niveau d’exigence homogène partout. Chaque franchisé doit pouvoir intervenir avec la même méthode, la même éthique et le même respect des familles.
Je veux aussi exploiter les résultats de l’étude que j’ai commandée à un virologue reconnu. L’objectif est de produire une base scientifique solide, de valider nos protocoles et de déposer un label opposable. Ce label doit permettre de dire clairement ce qu’est une intervention sérieuse, ce qu’elle doit garantir, et pourquoi elle ne peut pas être improvisée.
À moyen terme, mon ambition est réglementaire. Je veux que ce métier soit reconnu, encadré, financé correctement, et que les familles ne soient plus abandonnées à elles-mêmes.
Lorsque j’ai entamé ma reconversion, j’avais déjà 2 objectifs en tête : la création d’une franchise et faire évoluer la loi. Objectivement, je suis motivé et très fier du chemin qui a déjà été parcouru… mais il reste encore tant à faire.
Ce combat, pour moi, n’est pas seulement entrepreneurial. C’est une mission de vie. Outre le pendant professionnel, derrière chaque intervention, il y a une famille, un défunt, un lieu, une histoire. Notre rôle est de remettre de la dignité, de la sécurité et de l’humanité là où il ne reste souvent que le choc, la douleur et le silence.
Propos recueillis par
Steve La Richarderie
Résonance n° 229 - Juillet 2026