Organisées par l’association Empreintes le 10 octobre dernier au Sénat et réunissant professionnels funéraires, chercheurs, bénévoles, institutions publiques et associations d’accompagnement, les 3es Assises du Deuil ont proposé une journée dense consacrée à la compréhension, la reconnaissance du deuil dans notre société. S’appuyant notamment sur les résultats d’une nouvelle étude du CREDOC, cet événement a permis d’explorer les conséquences sociales, psychologiques, économiques et professionnelles de la perte d’un proche, tout en valorisant les métiers du soin, de l’écoute et de l’accompagnement. À travers témoignages, tables rondes et analyses, cette rencontre a mis en lumière les enjeux sociaux et sociétaux qui entourent le deuil, trop souvent confiné à la sphère privée.

Redonner une place au deuil… une nécessité sociale et humaine
Le 10 octobre 2025, dans l’enceinte du Sénat, l’association Empreintes a tenu la 3e édition des Assises du Deuil, une journée de réflexion collective qui s’inscrit dans un mouvement croissant visant à replacer la question du deuil au cœur du débat public. Animée par la journaliste Laetitia Nallet, cette journée a rassemblé une diversité d’acteurs : psychologues, psychiatres, sociologues, philosophes, associations d’accompagnement, professionnels du funéraire, représentants institutionnels, ainsi que des personnes ayant vécu directement une perte et venues témoigner.
L’objectif affiché par Empreintes était clair : faire du deuil un sujet qu’on peut aborder sans détour et sans déni. Pour Nathalie Hanet, présidente de l’association, il s’agit "de sortir le deuil de l’invisibilité et de lui redonner une légitimité sociale", tant son effacement progressif dans l’espace public contribue à accentuer l’isolement et la souffrance des personnes endeuillées.
Ce constat, désormais largement documenté, résonne avec l’évolution sociologique du rapport à la mort en France. Depuis plusieurs décennies, les rites funéraires traditionnels se sont simplifiés, l’expérience de la mort s’est médicalisée et déplacée hors du domicile, et l’expression de la tristesse s’est vue progressivement renvoyée à la sphère intime. La société contemporaine, portée par l’immédiateté et l’hyperconnexion, peine à accepter le temps long du deuil, bouleversant pourtant profondément l’existence. Les Assises ont donc servi de catalyseur pour une réflexion approfondie autour de notre rapport au deuil, à sa nature et à sa juste prise en considération par autrui.
Empreintes, 30 ans d’engagement !
Fondée en 1995 par le Dr Michel Hanus, l’association Empreintes s’est imposée, au fil de 3 décennies, comme un acteur incontournable de l’accompagnement du deuil en France. Reprise et profondément structurée par Marie Tournigand il y a une quinzaine d’années, l’association a contribué à faire reconnaître le deuil comme un enjeu de santé publique, dépassant la simple dimension psychologique pour inclure les aspects sociétaux, familiaux, professionnels et économiques.
Sa spécificité tient à une approche transversale : accompagner toute personne en deuil, quels que soient l’âge, le lien, ou les circonstances de la perte, tout en proposant des formations, des espaces de recherche, des interventions auprès des institutions et du monde du travail. L’association se veut également porte-voix : elle alerte, mobilise et interroge les politiques publiques, afin de remettre le deuil au centre de l’attention collective. Cette vision, qui part de l’intime pour aller vers la société, s’est ressentie tout au long de la journée : la parole individuelle n’a jamais été dissociée des enjeux structurels.


Un événement soutenu par de nombreux partenaires institutionnels et acteurs d’horizons divers
Ces Assises ont bénéficié du soutien d’un large ensemble de partenaires, témoignant de l’importance croissante du sujet dans le champ public comme dans le secteur funéraire. Parmi eux : le Syndicat de l’Art Funéraire (SAF), représenté par Sylvestre Olgiati, le Groupe OGF et sa Fondation, représentés par Alain Cottet, le Groupe FUNECAP et la Fondation Roc-Eclerc, représentés par Thierry Gisserot, l’OCIRP, représentée par Marie-Anne Montchamp, la fondation Bettencourt-Schuller, représentée par Héloïse de Labarthe, La Fondation SFVP, KLÉSIA, l’AGIRC-ARRCO, et le CREDOC, dont les chercheurs accompagnent l’étude de référence présentée lors de cette édition.
Ces soutiens, financiers mais aussi stratégiques, marquent une reconnaissance de plus en plus affirmée du deuil comme enjeu transversal, touchant à la fois aux solidarités, au travail, à la santé, aux politiques publiques et aux pratiques funéraires.
La force des témoignages… en parler pour pouvoir vivre
L’un des moments les plus marquants de la journée a été la prise de parole de personnes ayant traversé un deuil : parents, frères et sœurs, conjoints, amis. Leur présence, souvent ponctuée d’émotion, a rappelé ce que le sociologue Jacques Cherblanc nomme "la nécessité de rendre le deuil dicible dans l’espace social".
Parmi eux, la journaliste Églantine Éméyé, venue partager son chemin après la perte de son fils, ou encore des jeunes ayant vécu un deuil dans un contexte d’inégalités sociales, rappelant que le vécu du deuil dépend fortement de la situation familiale, économique et institutionnelle. Ces témoignages ont agi comme une trame humaine autour de laquelle se sont articulées les analyses professionnelles et scientifiques.


Les Français face au deuil… Une étude majeure du CREDOC
Le point d’appui scientifique de ces Assises fut la nouvelle enquête menée par le CREDOC, sous la direction de Franck Lehuédé, avec le soutien du Syndicat de l’Art Funéraire et de l’association Empreintes. Cette étude, qui s’inscrit dans la continuité des 2 premières éditions, révèle une donnée essentielle : plus d’une personne sur 10 présente des signes de trouble du deuil prolongé, une forme de deuil complexe pouvant entraîner des conséquences graves sur la santé mentale et physique.
Cette proportion augmente nettement dans les contextes de précarité socio-économique. Là où les ressources matérielles, relationnelles et psychologiques sont limitées, le deuil se complique plus facilement. La perte d'un proche peut entraîner une rupture professionnelle, une dégradation du logement, des difficultés administratives majeures, voire une bascule dans la pauvreté. La perte ne se vit pas de la même manière selon la classe sociale, le réseau de soutien, la situation familiale, le type de décès, ou encore l’accès à des dispositifs d’accompagnement.
Cette réalité objective vient contester le mythe d’un deuil universel, identique pour tous. Le deuil est une expérience profondément humaine, mais indissociablement sociale.
Valoriser les métiers du funéraire, un enjeu central
Plusieurs tables rondes ont également mis en lumière le travail, l’écoute et l’accompagnement produits par les professionnels funéraires. Étant bien souvent les premiers en contact avec les familles confrontées à la perte d’un être cher, leur rôle est essentiel. Les professionnels présents ont rappelé la dimension profondément humaine de leur activité.
Nombre d’intervenants ont souligné le paradoxe suivant : le funéraire accompagne l’un des moments les plus sensibles de l’existence, mais ses métiers restent mal connus, peu valorisés et insuffisamment formés à certains aspects du deuil. Ces Assises ont été l’occasion d’affirmer que reconnaître le deuil passe aussi par reconnaître ceux qui accueillent, soutiennent, écoutent et permettent aux proches d’inscrire la perte dans un rituel.
Vers une dimension publique et sociale du deuil : un défi politique
Le sénateur Bernard Jomier, président et parrain de l’édition, a rappelé que le deuil reste insuffisamment pris en compte dans les politiques publiques. La question du congé de deuil, notamment pour des proches autres que parents ou enfants, demeure un terrain sur lequel des avancées sont attendues.
À l’heure où la santé mentale devient Grande Cause nationale, ces Assises ont rappelé que ne pas accompagner le deuil, c’est accroître la vulnérabilité psychique.
Une rencontre qui ouvre des perspectives…
De l’intime au politique, des familles aux institutions, du monde associatif au secteur funéraire, les 3es Assises du Deuil ont démontré que la question de la perte touche l’ensemble du tissu social. Parler du deuil, c’est parler de la vie. Et si l’on redonne à la société les moyens de reconnaître et d’accompagner cette expérience, alors les personnes endeuillées ne seront plus condamnées à traverser ce chemin dans la solitude.
À suivre…
Steve La Richarderie
Notre magazine consacrera, dans son n°222 du mois de décembre 2025, un compte-rendu complet revenant en détail sur les interventions, les échanges, les pistes d’action et les portraits des acteurs qui ont fait la richesse de ces Assises.
| Photos : © Ilan Deutsch pour la Fondation Bettencourt Schueller. |
Résonance n° 221 - Novembre 2025
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