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Organiser une cérémonie du dernier hommage n’est pas une question simple. Le faire sans se référer à une religion ou toute autre forme traditionnelle complique encore plus la tâche. Ajoutez-y une pincée de dépaysement quand il faut intervenir dans un bâtiment de facture récente comme un crématorium. Somme toute, vous avez des raisons pour ne pas être à l’aise dans votre mission d’organisation d’une cérémonie.
 
GEHIN OlivierMais, si en plus vous intervenez dans une période comme celle du confinement, vous pouvez mesurer à quel point les familles sont aujourd’hui désorientées face au besoin de pouvoir vivre intensément leur dernier adieu au défunt. Dans ces circonstances, il est d’autant plus indispensable que les professionnels funéraires sachent comment s’y prendre, tant pour en parler que pour intervenir concrètement.


Avertissement préalable 

Évoquer le cérémonial implique d’embrasser et accorder des connaissances théoriques et des techniques pratiques. Les unes ne remplacent pas les l’autres. C’est pourquoi cet article s’articule en deux parties distinctes, la théorique et la pratique. Il existe néanmoins un angle d’approche. Il est tout indiqué d’assimiler d’abord des concepts théoriques avant de prétendre maîtriser le conditionnement complet des pratiques.
Trop souvent, le praticien qui ignore la théorie sous-tendue dans l’action vide celle-ci de son efficacité. Qui n’a pas vu un maître de cérémonie exécuter son rôle de manière machinale ou stéréotypée, ou exagérée ?
Cela vient du fait que le maître de cérémonie ne comprend pas ce qu’il est censé diriger en connaissance de cause. L’ampleur de la culture nécessaire pour être un bon maître de cérémonie est très souvent sous-estimée, et très généralement mal rémunérée. Témoin la formation obligatoire prévue réglementairement pour accéder à la fonction qui est largement insuffisante au regard d’objectifs ambitieux de qualité des services rendus à la famille.
Témoin aussi l’insuffisance de prise en compte du maître de cérémonie dans sa capacité d’incarner l’identité de l’entreprise dans son bassin de clientèle. Il n’y a que les entreprises conscientes de ces enjeux autour de la spécialité qui se donnent en réalité les moyens d’asseoir dans la durée leurs performances commerciales. Ce n’est que parce qu’il y a de mauvais maîtres de cérémonie qu’il y a ce classique turn over commercial sur les marchés locaux de pompes funèbres. C’était vrai il y a 40 ans, ça l’est encore aujourd’hui. À bon entendeur salut !


I - Théorie

Notre système funéraire aborde un virage en profondeur qu’il faut comprendre. En période de confinement, la perspective universelle de pouvoir mourir à tout âge a profondément bouleversé les comportements. Quelques passants osaient déambuler dans les rues avec le visage dissimulé par un masque plus ou moins improvisé. Le Français a eu peur, momentanément, selon toute vraisemblance. Demain déjà, il reprendra probablement son train-train insouciant, l’esprit dégagé, très dégagé de l’idée de la mort qui saisit habituellement le vieillard en solitude dans sa chambre.
En général, les choses s’aggravent, dans un service de soins, quand le personnel met de plus en plus de temps à rejoindre le malade après son appel par la sonnette de chevet. La mort, personne ne veut la voir. Les bien-portants ne veulent pas la voir.
Néanmoins, il y a inévitablement l’univers du grand départ, avec ses draps blancs, le froid dans le corps malgré la chaleur moite du bâtiment, le silence de la solitude douloureuse, le simple regret d’un oiseau chantant dans le jardin… Quand la douleur n’impose pas sa pincée cruelle et obsédante, dégradante même.
Ce monde de la mort moderne, ce monde des discussions atrophiées, des mots d’amour avortés, de la douleur catastrophique pour ceux qui sont obligés de quitter le malade sans savoir ce que réservera la prochaine visite, ce monde trouve un terme dans la paperasserie, dans le marathon de l’organisation des funérailles.

Remarque à réfléchir

L’architecture sociale et technique que propose notre société pour accompagner le mourant et ses proches juxtapose l’intervention de spécialités professionnelles cloisonnées, qui se succèdent sans véritablement collaborer. Le médecin, l’infirmier ou l’aide-soignante ignorent tout de la spécialité des pompes funèbres, tout comme à l’inverse, les professionnels funéraires prennent en charge des familles sans véritablement connaître leur vécu, surtout celui qui a directement précédé le décès. Chacun croit qu’il connaît la mort, mais il n’en tient qu’un petit bout d’explication, lié à sa spécificité professionnelle. Néanmoins la mort de quelqu’un ne peut s’assumer convenablement que par une prise en charge globale dont le centre reste l’être humain, dans toutes ses dimensions et expériences.
C’est au bout de cette logique de délabrement général et à l’orée d’une nouvelle vie à imaginer en essayant de ne pas boiter psychologiquement, entre ces deux séquences de vie, que se situe habituellement la cérémonie du dernier hommage. C’est une réalité que la routine du métier des pompes funèbres peut faire oublier au quotidien. Quand c’est le cas, par ignorance, par incompréhension ou par négligence, la réponse du professionnel aux attentes des familles ne peut pas être satisfaisante. C’est pourquoi il lui est encore plus difficile d’en parler en réussissant à faire passer un message positif au grand public.
Afin de tenir correctement le rôle que la société apprécierait certainement de lui, le professionnel funéraire doit tout d’abord s’attacher à comprendre les mentalités actuelles face à la mort.

Le temps du moins que rien

Nous ne sommes pas grand-chose. Un proverbe anglais ancien dit même qu’un homme est aussi mort qu’Adam six mois après son décès. C’est dire… Pour compenser, ou pour voir les choses autrement que par le petit bout de leur lorgnette intellectuelle et face à l’anéantissement provoqué par la mort, les humains ont toujours eu recours au pari d’une survie de "quelque chose" dans l’au-delà.
Ce "quelque chose" est envisagé au moyen de plusieurs angles d’approche. Le premier angle est une constante de l’espèce humaine qui se questionne devant le cadavre, comme, dans une moindre mesure, devant le berceau. Notre capacité d’intellectualiser un décès qui survient dans notre entourage dépend en grande partie de notre perception de la vie en général, et de la nature de nos relations entre humains plus particulièrement. Quelqu’un vit dans la conscience des personnes de son entourage à travers une présence permettant de tisser des relations. De fait, c’est la rupture relationnelle qui choque dans l’avènement du décès d’un proche.
Le deuxième angle est ce qu’il faut appeler "la tradition". La mort d’autrui nous plonge dans la désorganisation, et la stratégie de compensation la plus courante consiste à suivre les traditions de nos ancêtres en pareilles circonstances.
Tradition et relations à entretenir sont donc les deux piliers de ce que l’on appelle communément une "célébration funéraire", laquelle est censée exprimer une conception de la mort plus ou moins partagée par ceux qui y participent.
Or les difficultés que nous rencontrons en tant que professionnels funéraires dans l’accompagnement des proches, à l’occasion d’une cérémonie mais aussi ensuite dans l’organisation du culte du souvenir, reposent sur plusieurs points d’achoppement :
- l’absence de continuité dans le respect des anciens parcours funéraires dits "traditionnels", essentiellement de nature confessionnelle, dans les choix effectués par de plus en plus de familles en abstraction de "ce qui s’est fait depuis longtemps". Même si la notion de transgression est parfois agréable, cette tendance à s’émanciper de ce qui peut être qualifié d’inutile, de superflu, dans le contexte précis des funérailles, prive les familles du confort moral découlant du respect des traditions, de ce qui est convenu de longue date. Se priver des convenances, c’est tourner le dos à des repères, donc perdre une orientation au moment où justement tout un chacun peut être déboussolé ;
- Avec la prise de distance vis-à-vis des traditions, nos contemporains expriment également une explosion des systèmes de croyance de l’au-delà. Chacun nourrit son opinion personnelle à propos de la mort, et le seul consensus devenant exprimable en cérémonie se recentre alors sur un simple partage des émotions (consolation illusoire et momentanée).
De cette double source de rupture avec les traditions funéraires émerge alors une proposition d’accompagnement des proches qui est quasiment sourde à la question de savoir si quelque chose survit ou non de l’individu après sa mort : pas de tradition, pas de repère, pas de conviction sur la valeur irréductible de chaque vie, et donc, incertitude totale quant à notre propre valeur personnelle. Bref, voici l’affirmation d’une impossibilité de confiance en l’intérêt de la vie parce que la mort devient incompréhensible, donc absurde, et donc inacceptable.
Même si les funérailles ne doivent pas être un moyen d’endoctriner qui que ce soit, la réponse à l’angoisse du moment ne peut pas éluder la question que tout un chacun se pose : qu’y a-t-il après la mort ? Pour le défunt mais aussi pour chacun d’entre nous, ici-bas vis-à-vis de l’absence du défunt, et plus tard "là-haut", quand ce sera notre tour…
Le consensus autour de cette rupture avec les traditions est d’autant plus partagé, à l’heure actuelle, que le parti est pris de développer dans la cérémonie sa dimension émotionnelle. Peut-être faute d’une spiritualité aujourd’hui convaincante, les cultes sont bien souvent incapables d’aller plus loin, ou alors ils s’enlisent dans un moule contraignant et millénaire, tout aussi inadapté pour répondre aux besoins humains face à la mort.
Dans le contexte particulier de la crémation, cette orientation affective du dernier hommage est renforcée par la réduction totale, définitive et immédiate de la dépouille mortelle dans le four. L’hommage auprès du corps qui va être détruit quelques minutes plus tard prend de ce fait une intensité émotionnelle particulière.
Cette intensité affective s’explique par un héritage culturel et psychologique qui nous vient de loin en Occident.
Notre civilisation doit en effet encore beaucoup à la conception romaine de l’humain, de la vie et de la mort. Cette conception définit l’être humain par une interdépendance du corps et de l’esprit tout au long de l’existence, ce que la loi française confirme encore aujourd’hui en se référant à l’abolition irrémédiable de l’activité cérébrale comme le signe et la condition de la disparition de la personne juridique. Il n’en faut pas plus pour réduire notre perception de la mort à sa seule dimension "horizontale" et désacralisée. Ce constat se dresse sur le fond, tandis que, sur la forme, la situation n’est pas meilleure.
Récapitulons pour mieux progresser dans notre réflexion : est-ce que le "ni fleurs ni couronnes" ne cache pas une pauvreté relationnelle, tout comme les cérémonies dans l’intimité ? Est-ce que le langage de nos institutions religieuses (orientales comme occidentales), trop spécialisé d’un côté (incompréhensible pour le commun des mortels) ou trop "social" de l’autre, ne cache pas une incapacité d’apporter aux endeuillés une réponse crédible à leur désarroi, faute de s’appuyer sur une pratique spirituelle digne de ce nom ?
Pouce !

Toutes ces considérations philosophiques ! Je me met à la place du lecteur : "Il veut nous emmener où, le père Gehin ? Les familles ne sont pas si compliquées… D’abord, ce n’est pas notre travail d’intervenir sur la spiritualité, faisons déjà bien notre travail concret, etc.".

Premièrement, je vous réponds que l’essentiel ne doit pas être ce que vous pensez de votre métier, mais ce que les familles peuvent attendre de vous, consciemment ou inconsciemment. Dans le temps, nous étions des vendeurs de cercueils, de monuments, etc., en nous contentant au mieux d’être une sorte d’auxiliaire du curé. Ce dernier est en voie de disparition, le christianisme n’a pratiquement plus prise sur les consciences, les pratiques changent de décor et de modalités, de tout cela vous convenez du constat. Pour autant, rares sont ceux qui mesurent l’ampleur du défi que pose l’ambition de fournir aux familles une proposition rénovée et complète d’accompagnement de leur deuil.

Dans une récente conversation avec Jean-Michel Mestre-Péry, gérant des pompes funèbres Janet situées dans le Centre, celui-ci me confiait sa réflexion en ces termes : "Il faudrait pouvoir restituer une réponse aux familles qui comprenne un endroit spécifique, une tenue particulière, bref, tout le décor et les conditions qui façonnaient la solennité des cérémonies désormais révolues…" Son raisonnement est juste sur la forme, et, pour faire bon poids, bonne mesure, il faudrait aussi proposer une réponse sur le fond quant au questionnement spirituel et affectif des endeuillés.

Ne cherchons pas la réponse dans les théories, mais trempons en revanche nos pratiques par les connaissances préalables de celles-ci. Le professionnel qui réduit son champ de réponse à la seule dimension pratique passe à côté de l’essentiel recherché par les familles en 2020. Par ailleurs, celui qui se perdrait dans des propositions fumeuses et intellectuelles en ferait de même. Ce qui suit est une proposition concrète de cérémonie qui se fonde sur la connaissance de la mécanique émotionnelle et intuitive de chacun d’entre nous. Sans imposer une croyance particulière, il est possible de mettre en musique intérieure l’organisation du dernier hommage. La suite de cet article vous décrit comment…


II - Pratique

Souffrance et peur en période de confinement : entre exigence et impuissance… intellectuelle. Une cérémonie, c’est comme un film. Il faut un décor, une histoire et des acteurs. Sur le plan du décor, une mention spéciale s’impose concernant le crématorium, notamment au regard de ce que nous avons vécu pendant le confinement.

Une occasion ratée
En ces semaines exceptionnellement sombres, le crématorium n’a pas su autant que le souhaitable se révéler comme lieu porteur de sociabilité. En effet, les autres endroits fréquentés normalement ont posé des questions de sécurité sanitaire. L’étape du passage par l’édifice cultuel n’est, rappelons-le, que facultatif. Les chambres mortuaires et funéraires ont été visitées restrictivement. Plus encore, si le défunt est porteur du coronavirus ou même soupçonné de l’être, la reconnaissance du défunt est devenue impossible ou presque depuis le décret du 1er avril.
Il ne reste alors que le crématorium ou le cimetière comme endroits incontournables, dans la mesure du "raisonnable" sanitaire, soit une vingtaine de personnes en salle fermée, et logiquement cent personnes en espace ouvert (cf. arrêté du 14 mars). Dès lors, fallait-il garder le crématorium ouvert au public dans ces moments-là ? Oui, trois fois oui ! Non seulement il faut garder la possibilité d’y organiser un dernier hommage qui dépasse la notion d’un simple recueillement, mais en outre, il faut ouvrir l’usage de la salle de cérémonie du crématorium à la disposition de toute famille qui en ressent le besoin, quelle que soit la destination finale du corps.
Fermer l’accès de la partie publique d’un crématorium envoie en effet un très mauvais signal à l’ensemble de la population, concernée ou non par un décès. Nous sommes en période de crise et dans ce type de circonstance, le contrôle de la situation implique de maîtriser la psychologie collective. Par ailleurs, c’est illégal, car discriminatoire. Il n’y a aucune raison objective, sanitaire ou d’ordre public, permettant d’organiser une cérémonie avec 20 personnes dans un édifice cultuel et interdisant d’en faire autant dans la salle de cérémonie d’un crématorium. Sauf à ne disposer que d’un espace de cérémonie permettant difficilement le respect des distances minimales entre les personnes.
Remarque enfin à ce propos, c’est au maire territorialement compétent de décider la fermeture provisoire de la partie publique en invoquant pour causes des raisons d’ordre sanitaire. La note de la Direction Générale des Collectivités Locales (DGCL), éditée le 9 avril, va dans ce sens. Rappelons que le gestionnaire d’un crématorium n’est pas dépositaire de puissance publique et que le propriétaire du crématorium est la collectivité locale. Cette période troublée eût été intelligemment propice pour ancrer plus encore le crématorium dans la conscience populaire. Faire le contraire en interdisant l’accès de la partie publique pendant la pandémie a vidé en partie le sens social visé par les cérémonies commémoratives en temps normal au moment de la Toussaint.

Histoire à se souvenir pour se la rappeler demain
Partant du principe (normal) que vingt proches se réunissent dans la salle de cérémonie ces jours-ci, que leur proposer ? Voici un schéma en quatre étapes que vous pouvez considérer comme une base universelle et adaptée quelles que soient les circonstances, et qui restera valable bien après l’épidémie :
1/ Évoquer la fin de vie du défunt
Cette première partie de l’hommage funéraire prend toute son importance du fait des restrictions de contact avec le défunt pendant ses derniers jours de vie et tout au long des jours consacrés au cycle des funérailles. Ne pas voir le défunt déréalise l’événement, et amplifie le réflexe d’incrédulité qui risque de se poursuivre pendant de longues années dans l’esprit des proches endeuillés. Cet escamotage d’une phase de conclusion décisive de l’existence humaine risque de compliquer très sérieusement le travail du deuil.
Aussi, la cérémonie sera d’autant plus profitable, psychologiquement, qu’elle commencera par l’évocation des derniers moments passés avec le défunt. On racontera ce que l’on sait des évènements tels qu’ils ont été vécus, avec libre expression des émotions qui peuvent traduire la frustration des proches. Il faudra évoquer ce que le défunt a dit à propos de ses volontés funéraires, rappeler ses recommandations, tant matérielles, que sociales ou affectives. Il est possible de sélectionner avec la famille des éléments de décor à disposer autour du cercueil pour créer une présence compensatoire du défunt : portrait, objets très personnels et identifiant le défunt.
D’ailleurs, l’emploi de ces objets est tout aussi possible dans un salon de chambre funéraire, autour du cercueil fermé. L’important est de recréer une présence et un accueil, comme si le défunt était encore là pour le faire.
2/ Passer ensuite au témoignage concernant l’ensemble de la vie du défunt
Évoquer son parcours familial, ses passions, son caractère, ses pensées, ses engagements, sa carrière professionnelle, bref, tout ce dont on peut se souvenir de lui. Un écrit peut être édité à ce propos, et envoyé ensuite à tous ceux qui n’ont pas pu participer à la cérémonie mais qui ont manifesté un vif regret de ne pas y être. Éditer un texte mémoire sur le défunt est un bon réflexe pour contrebalancer cette ambiance sanitaire pendant laquelle on pourrait ressentir une forme d’injustice face à des funérailles menées "à la sauvette".
3/ Offrir ensuite des "cadeaux" au défunt
Des poèmes, lire des textes pour lui, écouter une ou des musiques pour se souvenir, vaporiser son parfum dans la pièce, etc. En résumé, vivre ensemble quelque chose de fort avec et pour le défunt.
4/ Décider quelque chose pour le défunt
En son honneur ou dans le droit fil de ses valeurs personnelles, prendre le relais parmi les proches, décider d’un futur rendez-vous commémoratif, sur sa tombe ou ailleurs, en son nom et en son honneur.

Impliquer les proches pour qu’ils comprennent et répondent à la vie
Encore une fois, répétons que le défi du sens face à la mort nécessite une capacité d’y répondre. Il est parfaitement inutile de se baser sur une opinion à propos de l’au-delà pour répondre à l’angoisse logique des endeuillés en de telles circonstances.
Il faut simplement être capable de pousser ces derniers à prendre une part active dans l’expression du dernier hommage. Cela peut être compliqué si un entretien de préparation de la cérémonie s’avère impossible à organiser dans les circonstances sanitaires actuelles (confinement, délais raccourcis ou au contraire prolongés).
Dans mon dossier récent concernant les cérémonies civiles, paru dans Résonance n° 147 de février dernier, j’insiste sur la double condition pour créer un moment à valeur sacrée : se souvenir et partager, "faire cela en mémoire du défunt". Je fais référence, à ce propos, à la pédagogie chrétienne véhiculée par le sacrement de l’Eucharistie qui prend toute sa dimension sacrée dans le partage et la mémoire. Pardonnez-moi si je vais encore plus loin ici en ajoutant la référence au pain/corps et au vin/sang-esprit, car cette comparaison doit nous éclairer sur ce qu’il est possible de créer aujourd’hui en cérémonie. La notion de pain nous renvoie à la nécessité d’actions concrètes (regarder passivement un officiant n’a rien de concret) et celle du vin nous renvoie à l’urgence de conserver le souvenir des pensées du défunt (ne pas les trahir dans le dernier hommage et rester authentiques dans nos interventions pendant la cérémonie).
Je pense, c’est ma conviction de professionnel funéraire rompu au terrain, qu’une cérémonie ne devient active, donc profitable, qu’à la condition d’une participation réelle de ceux qui y assistent. Cette participation passe par des gestes et des paroles qui peuvent être très simples, comme le fait de s’approcher du cercueil et de le toucher. Je crois fermement qu’on participe à une cérémonie avec tous nos sens, avec nos pieds, nos genoux, notre voix, nos oreilles, notre nez et nos yeux, nos mains, notre fatigue, notre souffle, etc.
Une cérémonie doit entraîner ses participants dans une expérience vitale qui s’ancrera dans la mémoire, individuelle et partagée. Elle mélange dans chacun de nous des temps très différents de méditation, d’intériorité et d’extériorisation. Quand ces aspects de la cérémonie sont vécus comme une expérience, ils font leur travail dans l’esprit de chacun, tout de suite et plus tard. Une cérémonie intense nous permet de nous délester de quelque chose et d’intégrer autre chose. Elle tourne une page, mais en ouvre une autre. C’est un acte de vie.
C’est pourquoi j’ai envie (ou en vie) de terminer cet article en vous posant une question précédée d’un constat : tout un chacun se questionne sur la continuité ou non d’une conscience après la mort, pour ne pas dire sur l’existence ou non d’un monde de l’au-delà. À ce questionnement, je souligne qu’il nous faut observer la vie telle que nous l’assumons à chaque instant : nous ingérons constamment de la matière et nous nous en débarrassons ensuite, tout aussi constamment. La vie induit une fonction entrée et une autre en sortie, donc une transformation constante de notre être. Espérer que quelqu’un se survive en restant lui-même après la mort serait en quelque sorte espérer qu’il vive en échappant à la règle entrée/sortie et transformation constante.
Finalement, en espérant que nos disparus restent eux-mêmes, ce qui égoïstement nous arrangerait bien, n’espérons-nous pas en fait qu’ils meurent puisque nous souhaitons qu’ils échappent à la transformation qui caractérise toute forme de vie ?
Mon stylo vous abandonne ici sur fond de ce questionnement…
 
Olivier Gehin
Professionnel funéraire
Journaliste

Résonance n° 160 - Mai 2020

Instances fédérales nationales et internationales :

CPFM - Confédération des Professionnels du Funéraire et de la Marbrerie FFPF - Fédération Française des Pompes Funèbres UPPFP - Union du Pôle Funéraire Public CSNAF - Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire UGCF - Union des Gestionnaires de Crématoriums Français FFC - Fédération Française de Crémation EFFS - European Federation or Funeral Services FIAT-IFTA - Fédération Internationale des Associations de Thanatoloques - International Federation of Thanatologists Associations