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À l’heure où la surmortalité à venir et les défis environnementaux bouleversent nos pratiques funéraires, la psychologue et professeure MarieFrédérique Bacqué invite à repenser notre rapport aux morts. À l’occasion de la conférence internationale "Le devenir des morts", elle alerte sur l’impact écologique des modes d’inhumation et de crémation, tout en questionnant la place du corps, de la mémoire et du spirituel dans une société de plus en plus numérique. Intelligence artificielle dans le deuil, disparition des traces matérielles, écologie de la mort, art et rites revisités : autant de thématiques pluridisciplinaires pour penser l’avenir du funéraire face aux limites de la planète et aux mutations de nos symboles.
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Résonance : Madame Bacqué, votre conférence pose une question radicale : les morts sont-ils en train de devenir un problème démographique et environnemental ? Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a conduite à formuler cette problématique de manière aussi frontale, et comment le secteur funéraire est directement concerné par ces enjeux ?

Marie-Frédérique Bacqué : Ce constat est mathématique. La population mondiale augmente. La décomposition des corps prend du temps, surtout lorsque les corps sont traités pour "durer" avec la thanatopraxie, puis sont "enveloppés" d’un cercueil et mis dans un caveau en béton et enfin "abrités" sous une tonne de marbre ou de pierre. Bien sûr, la crémation permet de limiter le volume des corps en décomposition.

Cependant, le coût en CO2 est très élevé. C’est pourquoi de nouvelles méthodes permettraient peut-être d’affronter les conséquences écologiques de la mort de la génération du baby-boom (née entre 1946 et 1965). Le secteur funéraire doit absolument anticiper cette situation car la valeur ajoutée de ses différents services, thanatopraxie, menuiserie, marbrerie, et même la réalisation des cérémonies, va devoir être révisée.

R : Vous évoquez dans votre argumentaire une tension fascinante entre "convictions matérialistes" et "attentes spirituelles". Comment vos tables rondes, et notamment celles consacrées au traitement des corps versus traitement de la mémoire, ou encore celles dédiées aux croyances et lieux de rappel, permettront-elles d’explorer ce paradoxe contemporain ?

M-FB : Toutes les civilisations ont appuyé leurs attentes spirituelles sur des symboles et des signes matériels. En l’absence de moyens, les morts étaient enterrés aux carrefours des chemins, sans être marqués d’un signe. Si l’on remonte à la Préhistoire, on observe des enterrements succincts avec quelques objets significatifs marquant le statut social du défunt ou la croyance dans une vie dans l’au-delà grâce à de la nourriture, des parures ou des outils variés. Les attentes spirituelles se concrétisent par le biais d’objets symboliques, statuettes, amulettes, peintures.

Nos connaissances archéologiques permettent aujourd’hui de voir se dessiner dans différents groupes humains une recherche spirituelle, de la simple orientation du cadavre à son enrichissement funèbre pour sa "vie" après la mort. Si les corps ne peuvent plus être enfouis ou leur place marquée dans le mobilier de nos cimetières, les humains chercheront sans doute une autre façon de manifester leur existence passée et celle de leurs proches. Les deux tables rondes de notre colloque vont dresser l’état des lieux de la situation terrestre démographique et géographique. Puis seront abordés les points de vue anthropologique, sociologique et psychologique pour interpréter l’absence de support matériel à la mort et aux morts.

Enfin, Nicolas Delestre, thanatopracteur et directeur des instituts de thanatopraxie et thanatoplastie, abordera la question très concrète des produits chimiques de conservation, tandis qu’un responsable policier de l’identification judiciaire montrera qu’une partie des indices employée par les sciences forensiques viendra alors à manquer, alors que les archéologues signaleront les difficultés croissantes à rechercher des traces de la vie des sociétés humaines sans indices anatomiques.

R : Des communications orales seront susceptibles d’aborder 10 thématiques particulièrement novatrices, dont certaines peuvent sembler prospectives, comme "les intelligences artificielles dans le deuil" ou "les archéologues du futur". Quels types d’intervenants et quelles disciplines scientifiques espérez-vous mobiliser pour nourrir ces réflexions… Avez-vous déjà reçu des propositions surprenantes ?

M-FB : Les 10 sessions pratiques sont une version très dynamique de la réflexion interdisciplinaire des tables rondes de la matinée. La question de la digitalisation du deuil se posera sans aucun doute dans les 10 prochaines années. Pour le moment, seules quelques entreprises internationales proposent de reconstituer à partir des e-mails et des messages envoyés par une personne, un discours du défunt susceptible de s’y substituer. Mais bientôt, des hologrammes pourront suivre une mise en scène et, de façon très impressionnante, jouer leur propre rôle pendant la cérémonie.

Nous proposons donc une session coanimée par des juristes, qui va poser les limites éthiques et juridiques des Intelligences Artificielles (IA). Les archéologues du futur seront à la recherche des "nouvelles" traces des morts… Ils seront représentés par des archéologues, scientifiques qui évoqueront le dilemme de la disparition des traces des morts, déjà bien palpable dans la crémation (l’exemple de la Shoah est clair, non seulement ce sont des millions de juifs disparus, mais de plus des millions de personnes dont on ne peut pleurer la disparition en l’absence même de leurs cendres, dispersées aux quatre vents…).

Les deuils des animaux sont aussi rendus plus difficiles en raison du faible nombre de cimetières qui leur est dédié. A fortiori, la diminution des places réservées aux humains s’applique en premier lieu aux animaux. Une session sera consacrée à la recomposition des morts par l’abstraction et les objets symboliques. Nous souhaitons ici entendre des artistes comme des techniciens qui nous feront des propositions pour créer de nouvelles structures de rappel. Et celles-ci risquent d’être numériques, comme les QR Codes ou bien d’autres projets qui seront exposés lors de notre colloque.

R : … et quelques intervenants à nous préciser ?

M-FB : L’état des lieux fera appel à Pascal Hintermeyer (sociologue, Strasbourg), Maude Crouzet (démographe, Strasbourg), Emmanuel Hirsch (philosophe, éthique médicale, Paris), Damien Charabidze (biologiste, entomologiste, Lille), et la table ronde intitulée "Traitement des corps et traitement de la mémoire", invitera Abdel Aouacharia (biologiste cellulaire et de l’évolution au CNRS, Montpellier), Nicolas Delestre (thanatopracteur, Lyon), Philippe Clavert (professeur de médecine responsable du centre du don du corps à Strasbourg), un spécialiste de l’identification judiciaire (ministère de l’Intérieur, Paris), Pascal Caton ou Élisabeth Charrier, président de la Fédération Nationale du Funéraire (FNF) (sous réserve) .

R : Parmi les thématiques proposées, celle portant sur "l’écologie de la mort" résonne particulièrement avec les préoccupations actuelles du secteur funéraire. Entre crémation, humusation et autres alternatives émergentes, quelles innovations ou pratiques seront mises en lumière lors de ces 2 journées ?

M-FB : Toutes les pratiques les plus respectueuses de l’environnement terrestre (et même spatial pour ceux qui envisagent d’y envoyer leurs restes). Nous souhaitons préserver la planète, mais aussi donner la chance à tous les défunts d’être remémorés pour l’éducation des vivants. Nous considérons en effet que les pratiques funéraires sont fondamentales pour limiter les fantasmes d’immortalité qui poussent les hommes à se faire la guerre ou à réaliser des projets mégalomanes.

R : Votre programme évoque "la reconstitution de la voix ou la création d’un hologramme animé du défunt" comme des phénomènes susceptibles d’empêcher le processus du deuil. Cette dimension technologique sera-t-elle traitée sous l’angle psychologique uniquement, ou aborderez-vous aussi les limites éthiques et juridiques que ces pratiques soulèvent pour les professionnels du funéraire ?

M-FB : Nous allons aborder l’utilisation des IA en profondeur, car il est urgent de réglementer ces possibilités folles autant que décevantes, finalement. Regardez en Russie, par exemple, une vidéaste propose de reconstruire la silhouette du soldat défunt qui gravit un escalier avec des ailes dans le dos pour gagner un univers céleste.

Toutes les familles paient pour finalement une vidéo très succincte et indifférenciée. Un professeur de droit et une avocate nous aideront directement à envisager tous les problèmes posés par les IA, aussi bien après les funérailles qu’avant. Imaginez une reconstitution visuelle du défunt qui retrace sa vie comme une hagiographie alors que ses enfants évoquent ses mauvais traitements…

R : La présence d’une performance théâtrale sur des textes de Juliette Kempf et d’une vidéo de Lassad Essadi sur le jour des morts au Mexique montre une approche pluridisciplinaire. Pourquoi était-il essentiel d’intégrer cette dimension artistique et culturelle dans une conférence scientifique ?

M-FB : L’art est historiquement la façon dont les hommes se sont protégés du néant. Mais les réalisations funéraires ont aussi été considérées comme artistiques a posteriori. Les vidéos de Lassad Essadi et les poèmes et pièces de Juliette Kempf mettent en exergue la pulsion de vie qui transparaît derrière les masques émaciés, les combinaisons de couleurs grotesques et les textes qui nous plongent dans les limbes… Avec l’art, nous comprenons qu’il subsiste quelque chose de plus fort que nous, malgré notre mort. L’art retranscrit bien la composante commune de la perception humaine qui perdure par-delà la disparition des chairs.

R : Cette conférence est coorganisée par le CIEM et SuLiSoM. Pouvez-vous nous présenter ces deux structures et nous expliquer en quoi leur collaboration enrichit la réflexion sur le devenir des morts ?

M-FB : Le CIEM, Centre International des Études sur la Mort, a pris la suite de la Société de Thanatologie. Elle avait été fondée en 1967 et avait besoin d’un dépoussiérage. Elle publiait depuis 1967 le Bulletin de la Société de Thanatologie. Aujourd’hui, le CIEM édite la revue Études sur la Mort, dont je suis la directrice de la publication. Le CIEM a donc une fonction de visibilisation des travaux sur la mort et le mourir. Il a un site moderne et accessible : www.ciem-thanatologie.com et un tarif d’adhésion modéré (30 €).

Sur son site, vous trouvez des liens vers nos événements (conférences en vidéo) et la revue Études sur la Mort. Vous y trouvez également de petits livrets pour les enfants et leurs parents ou éducateurs ("Dis, c’est quoi l’enterrement ?", "Dis, c’est quoi la crémation ?" et enfin "Quelqu’un dans ta famille s’est suicidé"). Ces livrets magnifiques, en quadrichromie, peuvent être achetés pour 3 €. Leur utilité ? Permettre aux enfants de parler avec leurs proches et de poser toutes les questions qui fâchent… fâchent les parents, bien évidemment, car les enfants savent bien que le corps "pourrit" après la mort ou qu’un corps placé dans un four très chaud (environ 1000 °C) se transforme en poussières…

SuLiSoM est l’acronyme de Subjectivité Lien Social et Modernité. C’est une unité de recherche de l’université de Strasbourg (UR3071) qui réunit les chercheurs en psychopathologie psychanalytique, soit des maîtres de conférences et professeurs (dont je suis) qui recherchent le sens latent (inconscient) des activités manifestes ou des paroles. Ainsi, les funérailles : les humains veulent bien revoir leurs morts pour leur rendre un dernier hommage, mais après quelque temps, ils souhaitent que le mort soit caché, qu’il disparaisse sous une pierre ou sous un arbre de façon à s’assurer qu’il ne reviendra jamais.

Comme ce souhait était un peu trop lourd à porter, les hommes ont inventé des retours des morts ritualisés, par exemple une fois par an. Les morts "reviennent" alors, ils sont comblés par des offrandes… mais ils repartent dans leurs pénates, comme cela, les humains sont séparés entre vivants et morts. La sécurité psychique a toujours été à ce prix…

R : Avec un tarif accessible pour les étudiants et la possibilité de participer en visioconférence, vous semblez vouloir ouvrir largement cette réflexion… bien au-delà du monde académique. Quels messages souhaitez-vous transmettre aux professionnels du funéraire qui vous liront, et comment cette conférence peut-elle influencer concrètement leurs pratiques ?

MFB : Nous invitons des scientifiques, mais aussi des praticiens du funéraire afin qu’il n’y ait pas de tabou. Les étudiants, pour qui le colloque est gratuit, vont pouvoir orienter de nouvelles recherches dans ce domaine, mener leur vie, éduquer leurs enfants en ne craignant plus que certains sujets ne puissent être abordés dans leurs études. Je tiens à souligner qu’EPICUR soutient notre colloque.

EPICUR est l’université européenne (European University). Elle déléguera deux chercheurs du Danemark et d’Allemagne qui, avec moi, donnent des cours aux doctorants dans le domaine du Spiritual Care. Le soin spirituel n’est pas religieux, mais centré sur tout ce qui transcende l’esprit humain. La pensée à la mort et à l’au-delà en fait partie. Les professionnels du funéraire se trouveront au milieu certes de personnalités académiques, mais l’intérêt pour le devenir des morts devrait toutes et tous nous réunir autour de cette communauté indispensable pour la poursuite de notre civilisation.
 
Propos recueillis par
Steve La Richarderie

Résonance n° 224 - Février 2026

Instances fédérales nationales et internationales :

FNF - Fédération Nationale du Funéraire FFPF - Fédération Française des Pompes Funèbres UPPFP - Union du Pôle Funéraire Public CSNAF - Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire UGCF - Union des Gestionnaires de Crématoriums Français FFC - Fédération Française de Crémation EFFS - European Federation or Funeral Services FIAT-IFTA - Fédération Internationale des Associations de Thanatoloques - International Federation of Thanatologists Associations