Le contexte international n’est pas sans conséquences pour l’ensemble du secteur, confronté à la flambée des prix à la pompe et sous la menace d’une nouvelle pénurie de carburant.
"Comme d’habitude, ça risque de devenir un sujet, et comme d’habitude, on ne sera pas entendu par nos ministères de tutelle". Si elle se dit prête à sonner l’alerte, Florence Fresse ne se fait pas trop d’illusions. Alors que l’ombre d’une nouvelle pénurie plane sur les carburants, la déléguée générale adjointe de la Fédération Française des Pompes funèbres (FFPF) sait déjà que les pouvoirs publics risquent de rester sourds aux appels de toute la profession pour passer devant à la pompe.
Elle en veut pour preuve cet échange de mails entre son organisation et la préfecture de la Seine-Maritime qu’elle a déniché dans ses archives et datant de l’automne 2022. À l’époque, un mouvement de grève national dans les raffineries avait mis à sec de nombreuses stations en France et dans ce contexte, Florence Fresse avait simplement demandé, au nom de la "mission de service public pour le transport des défunts […] d’intégrer la chaîne funéraire à la liste des entreprises prioritaires pour le ravitaillement en carburant", au même titre que les pompiers ou la police, par exemple.
La réponse, le lendemain, tenait en trois lignes : "Les conditions de déclenchement des plans permettant d’assurer un approvisionnement prioritaire ne sont pas réunies". En somme, circulez, il n’y a rien à voir. Sauf que pour circuler, eh bien il faut de l’essence… Heureusement, d’autres préfets avaient été plus à l’écoute, comme celui du Loiret. Dans ce département, "des files spécialement réservées avaient été mises en place dans de nombreuses stations", se souvient Paulo-Jorge Pinheiro, directeur des pompes funèbres Gâtinaise, à Montargis, par ailleurs secrétaire adjoint de la FFPF pour la région Centre-Val de Loire.
Pour autant, cette disposition n’est pas gravée dans le marbre et tandis que la guerre en Iran fait craindre un assèchement des réserves stratégiques en Europe, et en France en particulier, aucune liste des priorités à la pompe n’avait encore été dressée au moment de la rédaction de cet article (le 12 mars). "La FNF s’est d’ores et déjà mise en contact avec la cellule de crise dédiée de Bercy (ministère de l'Économie, NDLR) et un courrier a déjà été communiqué à l’ensemble des préfectures, afin que les véhicules funéraires soient bien identifiés comme prioritaires en cas de difficultés d’approvisionnement", fait savoir Élisabeth Charrier, déléguée générale de la Fédération Nationale du Funéraire (FNF). Une démarche soutenue par Pascal Caton, président de la Fédération, qui n'imagine pas "tomber en panne en bordure de route avec un défunt et toute une famille qui nous suit".
Sauf qu’avant de parler pénurie, il faut d’abord s’intéresser aux coûts. Car avec un gazole affichant 2 € le litre (voire plus par endroits), faire le plein devient désormais un luxe. "On va devoir revenir à la calèche et aux chevaux, plaisante Paulo-Jorge Pinheiro, lequel surveille attentivement l’évolution des prix avec une application dédiée. Pendant la Covid, c’était monté à 2,30 €. J’avais fait deux transports dans le Sud en un mois, à Nice et Fréjus, et je n’arrivais même pas à faire un plein complet en une seule fois car ma carte était bloquée à 150 €.
Avec ses six véhicules, il l’a constaté, la facture a déjà grimpé en flèche. "Pour chaque tranche de 100 km, cela représente près de 25 € en plus, mais je ne vais pas revoir ma tarification, ça va juste réduire ma marge opérationnelle", promet-il. Jusqu’à quand ? Difficile à dire, car les fournisseurs de cercueils ou autres articles funéraires pourraient, eux, répercuter cette inflation sur leurs propres livraisons.
Dans son réseau d’une soixantaine d’établissements, Pascal Caton n’a, lui non plus, pas encore révisé ses devis même si, avec une flotte de deux cents véhicules, "cela pèse forcément pour nos entreprises", reconnaît-il. Par le passé, les choses ont toutefois été différentes. À l’instar de tous ses confrères, le patron a aussi durement encaissé les chocs énergétiques de ces dernières années. Notamment en 2022, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine et de l’embargo décrété sur les importations russes, en particulier le gaz.
Résultat, "pour notre crématorium de Theillay (Loir-et-Cher), la facture avait quasiment triplé, passant de 60 000 à 150 000 € à l’année. On avait impacté cette hausse partiellement aux familles". Pour l’essence, qu’en sera-t-il si, dans les prochaines semaines, le litre continue de flamber ? En réalité, les marges de manœuvre sont plutôt étroites. D’un point de vue législatif, obtenir une détaxe comme en bénéficient les sociétés de transport de marchandises ou les taxis suppose d’aller faire du lobbying à Bruxelles puisque c’est une directive européenne.
Quant au passage au tout électrique, si l’idée fait son chemin pour les trajets courts, l’autonomie n’est pas encore vraiment adaptée aux missions plus longues s’agissant ici de véhicules relativement énergivores. Surtout, amortir un investissement beaucoup plus conséquent au départ est entouré d’incertitudes. Comme pour l’essence, le coût d’une recharge peut là aussi subir des variations importantes selon la conjoncture internationale. Alors, comme le vantait l’Agence des économies d’énergie dans les années 70, si "en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées", c’est le moment de faire preuve d’imagination.
Charles Guyard
Résonance n° 225 - Mars 2026
Résonance n° 225 - Mars 2026
Suivez-nous sur les réseaux sociaux :