Alors que le conflit contre la Russie est entré dans sa cinquième année, les professionnels du funéraire doivent affronter une hausse considérable de décès. Ainsi, aux soldats tués sur le front, s’ajoutent les civils, victimes collatérales d’une guerre d’usure qui n’en finit pas.
C’est une petite échoppe sans prétention, établie le long d’une route principale de Berezan, ville moyenne de 16 000 habitants à 70 kilomètres à l’est de Kiev. On a beau être encore assez loin de la ligne de front, la guerre déverse ici presque quotidiennement toute son horreur, dans le local d’Igor Kalachnik. Et pour cause, l’homme est le responsable des pompes funèbres municipales, et, s’il a arrêté de compter précisément le nombre de soldats qu’il a déjà dû inhumer ces quatre dernières années, il se souvient parfaitement du premier arrivé.
"Il avait 19 ans, raconte-t-il d’emblée. Abattu par un sniper à l’aéroport d’Hostomel." C’est-à-dire dès le début de l’invasion, le 24 février 2022, lorsque l’armée de Poutine a pénétré en territoire ukrainien. Pour l’enfant du pays, "tout Berezan était venu aux obsèques pour lui rendre hommage, c’était très douloureux", rembobine-t-il, encore ému. Depuis, "une centaine d’autres, au moins", ont suivi, et lui, forcément, n’a pas chômé. Problème, puisque tous les hommes de 18 à 60 ans ont été mobilisés selon la loi martiale entrée en vigueur (loi depuis assouplie pour les plus jeunes), toute l’économie s’est mise à tourner au ralenti. "L’approvisionnement en cercueils et en articles funéraires subit des perturbations, et on ne peut donc plus tenir les délais."


Comprendre : en Ukraine, si l’usage veut qu’un défunt soit inhumé dans les 24 à 48 heures après avoir passé l’arme à gauche, il est désormais impossible de s’y conformer. D’autant qu’en plus des militaires tués dans les assauts ennemis (qu’il faut d’abord retrouver sur le terrain, identifier puis rapatrier dans sa région d’origine), le conflit charrie aussi son lot de victimes collatérales. Et celles-ci sont presque aussi nombreuses, voire plus. Selon Igor Kalachnik, "il y a 20 à 30 % de décès en plus à Berezan". Une hécatombe, à mettre à l’échelle de toute une nation…
Les civils paient un lourd tribut
Les infrastructures énergétiques urbaines étant méthodiquement détruites par les Russes, le pays est en effet constamment en proie aux coupures d’électricité et de gaz tandis que, cet hiver, les températures ont plongé sous la barre des moins 20 degrés. Dans ce contexte, privée de chauffage et de courant, rongée par l’inquiétude pour un proche mobilisé et abrutie par les couvre-feux et les sirènes hurlantes de jour comme de nuit annonçant de possibles bombardements et des survols de drones, une partie de la population sombre dans la dépression.
C’est la définition même d’une véritable guerre d’usure qui provoque de graves troubles psychiques chez les civils, quand ceux-ci ne succombent pas directement aux frappes aériennes. "Nos interventions sont de plus en plus compliquées, car, en plus d’être confrontés à des militaires traumatisés qui rentrent du front après avoir participé aux combats, nous faisons face à des gens ayant parfois stocké des armes et des grenades chez eux, et ils peuvent nous menacer directement", témoigne par exemple Alina Kartoufa, cheffe adjointe de la station de médecine d’urgence de Fastiv, dans la région de Kiev.
Mécaniquement, les hôpitaux psychiatriques se retrouvent, eux, sous un flux ininterrompu d’admissions. "Il y a une augmentation inquiétante de patients avec des faits d’automutilation, avec plus de paranoïa, d’hallucinations, et tout cela est une conséquence de la guerre, s’alarme la directrice de la clinique de Boyarka, Tamara Sompsova. Chaque jour, nous avons des tentatives de suicide."


Des cimetières trop petits
Et chaque jour, malheureusement, de nombreux cas désespérés arrivent à leurs fins, comme le constate en bout de chaîne Igor Kalachnik. "Il y a effectivement beaucoup plus de morts par suicide, et également, suite à des accidents cardio-vasculaires", dus au stress et à l’anxiété. Quant à la moyenne d’âge, "elle est de plus en plus jeune, et certains sont nos proches", soupire le patron de l’entreprise funéraire, lequel doit faire face à un autre écueil : le stockage des corps.
Les morgues, forcément, ne désemplissent pas. Si, en cet hiver vigoureux, les coupures d’électricité ne posent pas de soucis majeurs puisque le froid assure une bonne conservation des dépouilles, qu’en sera-t-il cet été, lorsque le mercure remontera ? D’autant que certaines peuvent y rester une à deux semaines, le temps que les familles ayant fui le pays et désireuses d’assister quand même aux obsèques puissent s’organiser… Et où les enterrer ? Là encore, la place finit par manquer. "Pour le moment, l’ancien cimetière accueille encore les défunts, mais il va bientôt arriver à saturation et la mairie doit voter un agrandissement."
Partout dans le pays, c’est en tout cas le même air qui s’échappe d’entre les tombes. Conformément au protocole militaire, et après la levée des drapeaux, résonne le "Chtche ne vmerla Oukraïna", soit l’hymne ukrainien. Traduction : "L’Ukraine n’est pas morte."
Charles Guyard (en Ukraine)
Résonance n° 225 - Mars 2026
Résonance n° 225 - Mars 2026
Suivez-nous sur les réseaux sociaux :