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Pierre Ramaut 

À la sortie du confinement qui nous est actuellement imposé par le Covid-19 , il y aura une autre urgence et une impérieuse nécessité pour chaque individu et pour notre société dans son ensemble : celle de mettre en place des solutions concrètes qui pallieront les funérailles bâclées, imposées par la crise du coronavirus.

 
Traversée Desert Gérard DEFAY Site

"En raison des mesures de protection, l’enterrement s’est déroulé à huis clos. Impossible de faire son deuil", nous confie l’épouse du défunt. 

"Comme il est décédé du Covid-19, la mise en bière a été immédiate, le corps de mon mari a été tout de suite mis dans un sac plastique (sic) et ensuite dans un cercueil plombé que j’ai choisi par Internet." 
"Le plus dur, au-delà d’une inhumation en catimini, c’est d’avoir été privée de moments si importants quand on perd un proche. C’est très difficile d’admettre de laisser partir son mari au bout de 52 ans sans pouvoir l’embrasser, le serrer une dernière fois dans ses bras, sans lui dire adieu, et c’est ce qui s’est produit, c’est terrible, terrible !" 


Partout dans le monde, de nombreux témoignages et reportages relayent la souffrance des individus et familles qui ne peuvent assister aux funérailles de leurs proches décédés du coronavirus. "Le rituel de passage de vie à trépas et des funérailles aura une incidence sur le patrimoine familial et la santé mentale des lignées. L’ordre dans la procédure est le garant de son bon déroulement." Paola del Castillo, psychanalyste.


Cette absence de funérailles, de rituels et de cérémonies risque fortement, faute d’une possibilité individuelle et collective de symboliser la perte des proches, de générer des "fantômes" de deuils non faits qui pourront avoir des impacts pathologiques sur la santé mentale des individus et des lignées familiales dans les générations prochaines, si, la crise dépassée, des rituels substitutifs ne sont pas organisés.


Penser la mort


La façon dont nous pensons la mort et vivons nos deuils familiaux joue un rôle important dans notre construction psychique et notre évolution mentale. Pour le psychanalyste Didier Dumas, pionnier de l’approche transgénérationnelle, "l’être humain construit ses représentations de sa propre mort en enterrant les gens qu’il aime, et plus particulièrement ses grands-parents et ses parents", et "la compréhension et l’intégration de la mort sont essentielles pour la construction psychique des enfants, et donc forcément des adultes qu’ils deviendront".


Il est donc crucial que les vivants puissent dire au revoir à leurs défunts dans les meilleures conditions possibles. La qualité des funérailles, ce qui s’y passe et ce qui s’y dit, doit normalement permettre aux personnes qui y assistent d’élaborer leur propre représentation de la perte. C’est la seule façon pour qu’une transmission saine et vitale puisse s’établir entre les générations. Malheureusement, pour de nombreuses familles, la crise du coronavirus, l’urgence médicale et le confinement obligatoire auront empêché radicalement les cérémonials de séparation.


Les enfants et la mort


La question de la mort est aussi essentielle pour les enfants, et surtout sur la façon dont ils perçoivent ce qu’elle représente pour leurs parents. Dans son livre "Les Fantômes familiaux", le psychanalyste transgénérationnel Bruno Clavier nous dit ceci : "Il est essentiel aussi que l’enfant soit au courant de la croyance que peuvent avoir ses parents à ce sujet, même si ceux-ci sont profondément matérialistes. Qu’ils lui disent simplement ce qu’ils en pensent est ce qui importe : cela signifie qu’il y a donc quelque chose qui puisse être parlé par des adultes. 

Dans le cas contraire, l’absence de mots met l’enfant devant un vide de représentation qui peut le bloquer dans son évolution. Si une parole sur la mort lui est donnée, même si ses parents disent qu’ils en ont peur, l’issue ultime de la vie devient concevable pour lui. D’abord parce qu’il peut distinguer ses représentations de celles de ses parents, et ensuite, parce que ce qui peut être parlé humanise notre condition et la rend acceptable. En effet, on ne peut vivre que parce qu’il y a la mort : s’il y a une fin, alors il y a un début et un trajet entre les deux, qui n’est rien d’autre que le chemin de l’existence."


L’enjeux des différents rites, protocoles et cérémonies qui permettent aux adultes de symboliser correctement le passage de la vie à trépas, et donc d’en parler entre eux et à leurs enfants, est donc flagrant.


Les rites funéraires 


"On juge une société à la façon dont elle enterre ses morts."(2) A. Sanon
Les anthropologues considèrent généralement que les rituels funéraires sont un des fondements du passage de la vie sauvage à la civilisation. De tout temps et dans toutes les cultures, le respect de la personne humaine s’est toujours étendu au-delà des confins de la vie corporelle. "La cérémonie des funérailles permet à la famille et aux proches d’entamer le travail de deuil par un adieu au défunt. Si cette dernière n’est pas correctement ritualisée, l’absence du défunt risque de créer des blocages au sein de la famille, qui "ruminera" sur plusieurs générations le passage manqué…" Anne Schützenberger, psychanlyste et psychogénéalogiste.


Mettre le mort à sa juste place dans notre souvenir permet de dénouer lentement les liens, un par un, de pouvoir explorer toutes nos émotions douloureuses, et d’avoir le temps de les vivre avec l’intensité qu’elles méritent. Refouler ces émotions conduit inévitablement à un évitement du deuil et peut gravement fragiliser notre personnalité future et celle de nos descendants.
Crise du coronavirus : solitude et souffrance des mourants… mais aussi des soignants !


Le personnel soignant surmené actuellement par la prise en charge de trop nombreux patients est légitimement désemparé et impuissant face à des fins de vie qu’il n’a pas le temps d’accompagner correctement. Cette situation est évidemment aussi très mal vécue par les familles, qui voudraient être proches du mourant, recueillir ses derniers mots, et se sentent souvent frustrées dans leur désir légitime d’échange et de transmission. 


Le deuil


Un paradoxe mérite d’être souligné : plus on réfléchit sur la mort et la perte, mieux on arrive à sortir du deuil. Un travail de deuil fait avec soin est le meilleur garant du non-oubli. Il nous permet de remplacer l’absence extérieure du défunt par une présence intérieure. Malgré la nostalgie que nous pouvons avoir de lui, le défunt n’est pas oublié, "ce n’est pas un absent", mais une présence invisible et intériorisée à laquelle nous pouvons nous adresser chaque fois que nous le souhaitons. 


Lorsque le confinement et la crise du coronavirus seront derrière nous, il faudra proposer des solutions concrètes pour pallier ces carences. Pérenniser la mémoire du défunt à travers son histoire. Le devoir de transmission répond au souci de faire parvenir aux descendants le magnifique cadeau intergénérationnel qu’est l’histoire des membres de la famille. Cette démarche, en plus d’être foncièrement humaine, est aussi hautement prophylactique, car elle encourage la bonne santé mentale des filiations. L’histoire et l’expérience du défunt – tout ce que l’on pourrait appeler son "œuvre" – doivent donc être transmises et pérennisées, car l’absence de transmission est la négation même de la vie et de la croissance normale d’une famille.


Replacer l’histoire du défunt dans son contexte


La notion de filiation concerne bien évidemment notre relation aux ancêtres, mais elle doit aussi être envisagée par rapport au monde dans lequel nos aïeux ont vécu. D’une génération à l’autre, un événement n’aura pas du tout le même statut, la même signification ni le même impact émotionnel. Pour pouvoir construire une juste représentation de notre propre vie ou de celle d’un autre – ami, parent proche ou ancêtre –, il faut la resituer dans son temps et dans son lieu, et pouvoir la mettre en relation avec les différents contextes dans lesquels elle s’est déroulée, par exemple, les mythes familiaux, les valeurs, les idées religieuses de l’époque, les idées politiques, l’économie et les classes sociales, le mode de vie, le type d’habitat, les métiers exercés, les loisirs, etc. 


Pour saisir toute la signification de cette vie, pour l’interpréter – car c’est aussi de cela qu’il s’agit –, il faudra aussi mettre en relation cette existence avec d’autres personnages, ceux de l’arbre généalogique évidemment, mais aussi les autres personnages qui n’appartiennent pas nécessairement à la famille mais qui ont compté pour la personne ou eu une influence sur elle. Grâce à cette contextualisation, la pensée pourra se faire une nouvelle représentation du personnage ou de l’événement passé en (re)traitant les informations obtenues, et élaborer ses propres conclusions.


Le processus de deuil doit commencer avant le décès du proche


Les familles devraient être accompagnées dans leurs questionnements à propos du mourant, afin de faire le lien entre les questions des uns et les réponses des autres, car chacun a sa propre vision des choses, chacun a sa vérité. Cette démarche permettra d’éviter les anachronismes, les incompréhensions, ou de trop grands décalages entre les différents regards, les différentes visions des choses. Oser de nouveaux rites et un nouveau type de cérémonie. Il faut aussi savoir vivre avec son temps. Pendant des millénaires, les rites funéraires ont toujours été liés à la religion, ce qui n’est plus toujours le cas dans notre monde contemporain, où le choix de l’athéisme et d’une vision agnostique de l’existence, pour certains, peut modifier la prise en compte des derniers instants de la vie, et devrait permettre l’émergence d’un nouveau type de rites et cérémonies.


La famille devra être au centre des rituels qui seront mis en place après la crise du coronavirus. Lors de la préparation de ces cérémonies, la famille devra pouvoir se donner le temps de la réflexion, du choix des textes, des musiques et des intervenants qui accompagneront l’évocation de du départ solitaire du défunt : c’est d’abord à la parenté que la cérémonie est destinée, et elle doit avoir le plus de sens possible pour chacun des membres de la famille.

Aucun des proches ne devrait rester passif, tous devraient pouvoir devenir les acteurs de ce type de cérémonie. Quoi qu’il ait pu se passer pendant la vie du défunt et dans les relations que nous avons eues avec lui, il est fondamental d’associer les bons, les beaux et les mauvais souvenirs au moment de l’adieu. C’est un moment privilégié, à forte charge symbolique, où il faut parler vrai, juste, et pouvoir dire ce que l’on a sur le cœur.


Accompagner le travail de deuil 


Sans ce travail, nous risquons de nous enliser dans le refus de la disparition d’un être proche et aimé. On entend souvent dire qu’il n’y a pas de mots pour exprimer la souffrance de la perte et ce mal-être qui perdure. Le travail du deuil est inconscient, et donc involontaire. Ceci n’empêche pas qu’un travail conscient soit également possible, à condition de se faire aider ou accompagner par une personne formée à ce type de situation. L’expression des émotions est indispensable pour intégrer, dépasser, surmonter un deuil. Comme le savaient bien les anciens, le travail de deuil est nécessaire à l’équilibre et à la santé de tout un chacun.


Clôturer collectivement le deuil


La dernière phase du travail de deuil est celle de l’acceptation et de la pacification. Clôturer le deuil, c’est être en paix (avec soi-même et avec le défunt) et se défaire de ses liens. Ceci demande du temps. La personne endeuillée doit s’autoriser à vivre sans l’absent et s’inventer une nouvelle existence. Du point de vue physique, l’absence est réelle, mais elle n’est pas totale. Le problème essentiel est de bien distinguer entre un effort de résignation et un travail d’intégration de la mort de l’être cher dans la vie de celui qui reste et qui doit vivre avec cette mort, ce vide, cette absence définitive. 

Se résigner parce qu’on ne peut rien y changer n’est pas la bonne solution, il faut élaborer l’absence du mort, le retrouver en soi et se retrouver en lui : il s’agit d’instaurer un dialogue, pour qu’une nouvelle relation (symbolisée) avec le disparu puisse s’instaurer. La restructuration intérieure pourra ainsi s’achever. Mais, avant de réintégrer complètement la vie, l’endeuillé peut ressentir le besoin de demander symboliquement, à la famille et à la société dans laquelle il évolue, la "permission" de rompre son deuil. C’est donc à ce stade qu’une cérémonie collective de clôture du deuil prendra tout son sens et toute son utilité.


Conclusion 


Lorsque les évènements tels que cette crise du coronavirus nous obligent à considérer notre mort comme une réalité possible voire imminente, nous nous sentons automatiquement plus vivants et plus sensibles à ce qui compte vraiment dans notre vie. Nos priorités changent, pour faire place à ce qui nous semble essentiel. Nous jetons un regard plus critique sur des choses qui nous semblaient très importantes auparavant, et décidons de nous concentrer sur nos valeurs prédominantes, sur ce qui nous importe réellement. Voilà bien un curieux paradoxe : c’est au moment où nous devenons conscients de la mort qui s’approche que nous nous sentons le plus vivant.


Pierre Ramaut 
Psychanalyste transgénérationnel

  

Notas :

(1) Cet article est une synthèse et un remaniement d’un article qui a déjà fait l’objet d’une parution dans la newsletter Généasens du 10/11/2013 "Changer de regard sur la mort et réapprendre à accompagner la fin de vie". 

(2)  Il existe de nombreuses civilisations sur la planète qui possèdent des traditions différentes des nôtres (crémation, inhumation) en ce qui concerne les rites funéraires (à l’exemple des Inuits, des Parsis, des tibétains, des Tarajas, etc.). Du point de vue d’Edgar Morin, dans son livre "L’homme et la mort devant l’Histoire" : "le souci du cadavre est un des signes les plus précoces de l’humanisation sur le plan psychique et sur le plan social".

Instances fédérales nationales et internationales :

CPFM - Confédération des Professionnels du Funéraire et de la Marbrerie FFPF - Fédération Française des Pompes Funèbres UPPFP - Union du Pôle Funéraire Public CSNAF - Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire UGCF - Union des Gestionnaires de Crématoriums Français FFC - Fédération Française de Crémation EFFS - European Federation or Funeral Services FIAT-IFTA - Fédération Internationale des Associations de Thanatoloques - International Federation of Thanatologists Associations