J’ai débuté dans le funéraire très précisément le 1er octobre 1982. À cette époque, nous jouissions d’une considération sociale dont la plupart d’entre nous n’ont plus aujourd’hui idée. En effet, le professionnel, plus précisément "le monsieur des pompes funèbres" était une notabilité locale au même titre que l’instituteur ou le banquier. Il faut avoir jadis négocié dans une commune un contrat de délégation de Service Public (DSP) ou avoir dirigé des cérémonies marquant la vie dans la cité pour mesurer a posteriori le prestige qui était attribué à la fonction.

 

Certes, dès les années soixante, les médias se sont faits l’écho de luttes concurrentielles sur fond de monopole municipal. Le "petit privé", d’un côté, jouait la carte de la proximité et du moindre prix, le délégataire, de l’autre, jouait un rôle quasi administratif et forçait la dose d’image de marque pour être aussi incontournable que "Frigidaire" quand on parlait dans ces années-là de réfrigérateurs.

Il a fallu beaucoup, beaucoup d’erreurs, pendant des décennies, beaucoup de coups de canif dans la morale publique pour que la coupe soit pleine et qu’il n’y ait plus qu’un choix possible pour le législateur : casser le monopole municipal, ce qui fut officiellement réalisé le 10 janvier 1993.

Ne pas revenir là-dessus ?

D'accord ! Mais est-ce réellement de la vieille histoire si on observe attentivement ce qui s'est passé en ce premier semestre 2019 ? Pour comprendre la situation actuelle, il faut des clés et de la mémoire. Remarquons tout d'abord que Jean-Pierre Sueur s'occupe toujours du dossier et que le point majeur du changement dans le droit funéraire n'est plus le droit administratif mais celui de la consommation. C'est important de le souligner ici.

En effet, les vieux réflexes de tutelle administrative, doublés de considérations d’ordre public et sanitaire, nous rabattent encore et toujours vers nos vieux démons : lois, décrets, circulaires, arrêtés, rapports, etc. Tout le monde semble en être friand, les syndicats les premiers au vu du bilan des activités du Conseil National des Opérations Funéraires (CNOF) depuis sa création en 1993 et dont ils doivent assumer une partie de la responsabilité.

Le résultat, vous l’avez tous senti : plus de contraintes, moins de libertés concrètes suite à une réforme qui, c’est le comble, poursuivait l’objectif de libérer le marché des pompes funèbres. Jamais, ô grand jamais, les professionnels funéraires n’ont été aussi cintrés dans l’exercice de leur quotidien. Ce n’est pas une opinion, c’est un constat. L’évolution du Code Général des Collectivités Territoriales (CGCT) relève hélas d’un exercice mécanique constant : le serrage de boulons. Le paradoxe est d’autant plus saisissant que les tours de vis successifs ont désormais l’apparence d’amendements cavaliers s’insérant dans les lois annuelles dites de "simplification". Heureusement que ce ne sont pas des lois visant la complexité sinon où irions-nous ?

Mais si grinçante soit cette analyse, force est de constater qu’il est toujours possible d’aggraver la situation. Reconnaissons, à l’instar de Jean-Pierre Sueur, que l’instauration d’une concurrence n’a pas eu les vertus modératrices des prix, comme escompté en 1993. Elle a, en revanche, accompagné des investissements professionnels auxquels on peut penser qu’ils étaient inévitables au vu de l’évolution des pratiques sociales (multiplication des chambres funéraires et des crématoriums). Ceci n’a que très peu à voir avec l’évolution des lois, je le pense sincèrement.

Il y a une chose qu’il convient de souligner

Le "monsieur des pompes funèbres" est devenu, aux yeux du grand public, "le marchand des pompes funèbres". Cette évolution n’est pas heureuse quand on mesure l’action des pouvoirs publics sur notre domaine d’activité :
- en 1994 l’arrêté sur les pratiques commerciales dans les pompes funèbres entérine les grands principes de la consommation définis par le texte source en la matière : l’ordonnance de décembre 1986 qui attendait la réforme funéraire pour être appliquée dans ce domaine. Pour récapituler, il fallait facturer ce qu’on fournit et fournir ce qu’on facture.

Rien d’anormal sauf qu’en janvier 1999, le ministre de l’Économie, insatisfait du manque de transparence commerciale sur le terrain, a recadré par voie d’un nouvel arrêté l’exercice des pompes funèbres en l’introduisant dans la catégorie des activités sous surveillance particulière, la vente à domicile, par exemple, où sévissent des escrocs. Répondre à un besoin d’organiser des funérailles équivaut à être obligé de produire un devis et un bon de commande distinct, apparemment pour être sûr que le client est bien conscient de sa demande (fallait-il penser que les professionnels funéraires pratiquent l’hypnose avec les familles ?).

- deuxième funeste évolution, le juge s’en est mêlé pour nous interdire d’effectuer des règlements à domicile, ce qui équivaut selon lui à du démarchage même si cela est demandé expressément par la famille (qui peut estimer avoir besoin d’une visite plutôt que d’être obligée de se déplacer). Passons également sur les contraintes pointilleuses de neutralité dans les chambres funéraires où il y aurait beaucoup à redire envers et contre ce qu’en a pensé le juge…

- troisième estocade désormais : l’affaire des devis-type. "Le peuple" réclamait une ou des formules de funérailles opérées dans la dignité et facturées à prix modérés. Suite à la loi de 2008, nos élus et nos ministères se sont fendus d’élaborer une réponse dérisoire car sans effets concrets sur le niveau de facturation de celles-ci : le modèle réglementaire de devis qui a rajouté une complexité de compréhension pour le quidam.

Parallèlement, il fut prévu (depuis février 2011) qu’un arrêté soit pris pour déterminer une modélisation de la documentation générale. Huit ans après, contre toute attente, cette décision ne s’est pas concrétisée bien qu’elle soit plus judicieuse et logique qu’une production de devis décalé des réalités vécues par les familles.
Ultime dégradation, hélas, trois fois hélas en la matière, sachant que le législateur a refusé, après mûres réflexions, d’opter pour une obligation de dépôt des devis-type en mairie, celle-ci s’est finalement imposée légalement en février 2015 sans tambour, ni trompette, ni vu ni connu…

La réflexion parlementaire en 2008 fut, ce jour-là, comme écartée d’un revers de la main. Mais l’outrage réservé aux pompes funèbres va encore plus loin. Relisez l’analyse du rapport de la Cour des comptes en février, puis celui de la Direction Générale de la Concurrence de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) qui n’a pas voulu paraître en reste sur le dossier. À la lecture de ces deux documents, nous sommes globalement désignés coupables d’avoir résisté à l’idée "géniale" du dépôt des devis en mairie.

Récapitulons

Malgré tout le bien que la grande majorité des familles pense de nous quand elles ont fait appel à nos services, les pouvoirs publics, les élus, certaines personnalités, certains médias, certaines associations, etc., pensent, écrivent et décident en nous considérant, nous les professionnels du funéraire, comme des hypnotiseurs, des cachotiers, finalement des trousseurs de veuves et d’orphelins.

Bref, ce qui est hélas vrai pour certains devient une image collée à toute une profession. Nous n’avons plus rien à voir avec l’ancienne image du "monsieur des pompes funèbres", quand bien même le législateur de 93 nous a qualifiés d’acteurs d’une mission de service public. Certes, il existe des abus, des Mozart de la hausse du tarif général. Certes, amour et tambour se sont parfois confondus dans la proposition des soins de conservation, comme le souligne le très récent rapport de Jean-Pierre Sueur.

Ce qu’il faut bien considérer comme une dégradation récente de notre image de marque, tout du moins dans l’aveu public de cette dégradation, tient au fait que nous ne sommes plus ni entendus, ni compris. En effet, qu’on me dise qui a été consulté en 2015 avant l’établissement d’une obligation de dépôt des devis en mairie ? Personne ! Pas même un seul de nos syndicats, j’ose le croire. Les méchancetés nous tombent dessus sans crier gare.
Quand nous sommes prévenus, via le CNOF essentiellement, rien n’est moins sûr que d’être entendus et respectés en tant qu’hommes de l’art. Nous ne pesons rien dans les décisions prises. À qui la faute ? À nous, professionnels du funéraire !

- Nous n’avons jamais été unis pour parler d’une même voix, c’est un fait.

- Notre approche des décideurs nationaux ne dépasse pas le niveau revendicatif d’un courtisan, deuxième défaut nous décrédibilisant.

- Notre sens de l’intérêt général est aujourd’hui réduit à la poussée des intérêts commerciaux de chacun, nous n’avons plus le recul ni la hauteur, donc pas la légitimité.

- Notre implication pour le bien commun de la filière a disparu aussi vite que le régime du monopole communal, hormis l’action menée par les fournisseurs en amont (Chambre Syndicale Nationale de l’Art Funéraire - CSNAF). Nous ne nous impliquons plus financièrement qu’a minima dans le fonctionnement des instances représentatives. Dont acte. Elles font ce qu’elles peuvent. Votons avec le chéquier.

- Enfin, nous avons perdu notre niveau d’expertise. Où est passée la Société de thanatologie qui portait (avant le décès de son président en janvier 1994) le discours public sur la mort et le funéraire dans une approche transdisciplinaire ? Bien sûr, il y aurait beaucoup à redire à ce sujet dans le passé mais le résultat est qu’aujourd’hui, la plupart des discours tenus publiquement sur le funéraire et la mort émanent de personnes faussement qualifiées sur le sujet. L’improvisation plus ou moins heureuse tient lieu de référence dans notre secteur d’activité alors qu’il était auparavant un refuge de valeurs stables et protectrices.

La société française est malade de son funéraire et, pour cela, elle traite ses professionnels comme des boucs émissaires…

Olivier Géhin
Professionnel funéraire
Journalite.

Résonance n°152 - Juillet 2019

Instances fédérales nationales et internationales :

CPFM - Confédération des Professionnels du Funéraire et de la Marbrerie FFPF - Fédération Française des Pompes Funèbres UPPFP - Union du Pôle Funéraire Public CSNAF - Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire UGCF - Union des Gestionnaires de Crématoriums Français FFC - Fédération Française de Crémation EFFS - European Federation or Funeral Services FIAT-IFTA - Fédération Internationale des Associations de Thanatoloques - International Federation of Thanatologists Associations