2019 Didier Belluard 01C’est un vieux rêve pour les professionnels de la thanatopraxie… utiliser un fluide sans formaldéhyde. C’est l’objectif que s’est fixé Isofroid sous l’impulsion de son PDG Didier Belluard. Une recherche et un développement initiés il y a 10 années et qui enfin débouchent sur un agrément officiel d’utilisation. Il reste maintenant à convaincre les professionnels du funéraire pourquoi il vaut mieux utiliser ce nouveau fluide de conservation. Entretien et explications…

 

Isofroid 2019Résonance : Monsieur Belluard, vous êtes le président d’EIHF et propriétaire de la marque Isofroid, et à ce titre, vous avez porté ce magnifique projet de substitut aux formaldéhydes. Quel fut le constat de départ de cette Recherche & Développement (R&D) ?

Didier Belluard : Le formaldéhyde est une substance chimique dangereuse. Après des années d’usage, on est plus à même d’en évaluer les conséquences à long terme sur la santé humaine en cas de forte exposition. Pour plus d’information à ce sujet, il suffit de se renseigner auprès de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) ou de l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité), ou sur leurs sites Internet, leurs conclusions sont éclairantes. Le formaldéhyde est une substance chimique qui se présente à température ambiante sous forme de gaz incolore, suffocant et inflammable. Il est souvent commercialisé sous forme liquide, appelée couramment formol. Il est aussi connu sous le nom de méthanal, ou aldéhyde formique.
Les expositions au formaldéhyde sont à la fois professionnelles et environnementales. Elles se produisent dans plus d’une centaine de milieux professionnels et une grande diversité de secteurs d’activités : vétérinaire, cosmétique, médical, industrie, agriculture etc.
Plus de 190 000 travailleurs seraient aujourd’hui exposés au formaldéhyde. Les expositions les plus fortes se trouvent dans les secteurs de la santé, et le domaine funéraire n’est pas épargné non plus, de par son activité de soins de conservation réalisés par les thanatopracteurs. Même si dans la majorité des cas, le seuil d’exposition du thanatopracteur n’est pas dépassé, le risque est lié à la répétition des expositions sur le long terme. C’est bien pour cette raison que beaucoup d’organismes officiels ont creusé la question afin d’en évaluer les conséquences sur la santé humaine, et dans un tel cas, c’est toujours le principe de précaution qui prévaut.

R : On ne découvre pas les nuisances du produit du jour au lendemain, de nombreux organismes se sont prononcés sur le sujet ?

DB : Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a classé le formaldéhyde cancérogène avéré chez l’homme (groupe 1) en 2004 (CIRC, 2006). Le groupe de travail avait alors estimé disposer d’indications suffisantes montrant que le formaldéhyde provoque le cancer du nasopharynx (sur la base d’études épidémiologiques concordantes en milieu professionnel).
En 2009, un nouveau groupe de travail du CIRC a en outre conclu à l’existence d’indications de cancérogénicité suffisantes chez l’homme pour la leucémie, et plus particulièrement pour la leucémie myéloïde. Les indications de cancérogénicité chez l’homme pour les fosses nasales et les sinus de la face ont été jugées limitées à cette époque.
Le programme national de toxicologie aux États-Unis indique, dans son 12e rapport sur les cancérogènes publié en juin 2011, qu’il existe des preuves suffisantes de la cancérogénicité du formaldéhyde fournies par des études chez l’homme (National Toxicology Program, 2011).
Pour le CICR, émanation de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le formaldéhyde est classé dans le groupe le plus sévère (groupe 1) qui rassemble les agents cancérogènes pour l’homme. C’est à la suite de ce classement et des travaux d’expertise réalisés par l’Anses que la France a déposé en 2011 auprès de l’Agence Européenne des Substances Chimiques (ECHA) une demande de révision de la classification européenne du formaldéhyde comme cancérogène avéré, rejoignant ainsi le niveau de classification de l’OMS, du National Toxicology Program (NTP) américain et de la France.

R : Quelle a été la réaction des pouvoirs publics français sur ces différents constats, la prise de conscience a-t-elle été générale ?

DB : Cette omniprésence du formaldéhyde pousse les administrations à légiférer pour sa limitation ou son interdiction, depuis que les autorités de santé ont commencé à alerter sur sa nocivité. Des progrès importants ont été faits, mais il faudra bien tout le soutien de la profession funéraire pour soutenir tous ceux qui adhèreront à cette démarche. Même s’il reste en dernier recours la force du droit et des sanctions induites pour convaincre les industriels d’abandonner un produit aussi polyvalent, et aussi bon marché, la transition doit se passer en douceur. Les exemples récents comme les manifestations populaires contre un passage en force, ou contre l’interdiction de l’utilisation du glyphosate montrent que là n’est pas la solution.
En France, les pouvoirs publics ont toujours été très conscients de ce délicat problème, et l’adaptation législative et réglementaire en est la preuve. Maintenant, si l’on se range du côté des professionnels, la vraie question était : "Par quoi remplacer le formaldéhyde pour les soins de conservation ?" En France, pour l’Anses, la substitution du formaldéhyde est devenue une mission prioritaire depuis 2010. Les actions engagées sur l’incitation et l’aide à la substitution sont énoncées dans le plan santé travail. C’est pourquoi l’Anses a poursuivi ses travaux en relançant une nouvelle enquête et en approfondissant les exemples de substitutions. Un rapport d’expertise collective sur les études des alternatives potentielles au formaldéhyde en thanatopraxie devrait être publié courant 2019.
Pour ce qui nous concerne chez Isofroid, nous avons depuis plus de 10 ans initié un programme de R&D autour d’un produit efficace de substitution dans les fluides de conservation. Nous nous sommes projetés dans le cadre d’une démarche de développement durable, tout en étant économiquement supportable.

R : Je suppose que vous avez exploré de nombreuses pistes ?

DB : C’est exact, la recherche est un patient travail qui exige permanence, sérénité, créativité, mais aussi humilité. Nos études reposent sur le postulat trifonctionnel suivant : zéro formaldéhyde, développement durable, coût. Finalement, en 2015 et 2016, nous sommes passés à la phase de l’expérimentation active, et ce, afin de répondre aux exigences réglementaires de l’ECHA (European Chemical Agency) et de l’Anses. Dans cette perspective tracée, nous avons préparé un dossier complet de demande d’AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) à l’Anses, sous le nom ART CAV SECURE (Artériel Cavité Sécurisé). Cette demande déposée le 27 juillet 2017 a reçu un avis favorable de l’Anses le 23 octobre 2018. Cet avis a enfin été transmis à la DGS (Direction Générale de la Santé).
L’arrêté du 8 février 2019 portant agrément du produit biocide ART CAV SECURE destiné aux soins de conservation du corps de la personne décédée a été publié au JO le 14 février 2019. Il autorise la commercialisation et l’utilisation du fluide de conservation ART CAV SECURE, et ainsi toutes les conditions sont remplies pour que le formaldéhyde soit de moins en moins utilisé dans la thanatopraxie et que lui soit substitué progressivement un fluide sans formaldéhyde comme ART CAV SECURE.

R : Vos trois objectifs initiaux ont-ils été atteints ?

DB : Le premier objectif est atteint. Zéro formaldéhyde est une réalité désormais. Le second objectif était un plus grand respect de l’environnement. De ce point de vue, mission accomplie. Néanmoins, ce fluide a été catégorisé par l’Anses uniquement avec un pictogramme "Point d’exclamation". Malgré tout, les précautions d’utilisation, indiquées sur la FDS (Fiche de Données de Sécurité) et sur l’étiquette du produit, devront être respectées par les utilisateurs, par exemple le port des EPI (Équipements de Protections Individuelles).
Le troisième objectif est partiellement atteint, mais nous sommes optimistes pour l’atteindre rapidement. En effet, les coûts de développement, de procédures et de tests sont à intégrer dans le prix de vente. Comme l’amortissement de ces coûts dépend des volumes de vente, ils sont très difficiles à appréhender. Dans tous les cas, il sera moins onéreux que les fluides équivalents existants, mais plus que les fluides de conservation à base de formaldéhyde (environ + 50 %).
La bonne nouvelle est qu’il n’utilisera aucun autre additif mis à part les additifs déjà utilisés pour les conditions particulières inhérentes à l’état du corps, et connus avec les fluides à base de formaldéhyde, et donc, il n’y aura pas de surcoût induit. Même si ce troisième objectif n’est pas complètement atteint, nous sommes convaincus que ce différentiel sera acceptable et supportable par nos clients désireux de faire progresser la profession vers une démarche de développement durable dans le respect des utilisateurs et de l’environnement.

R : Finalement, il ne reste qu’à effectuer le lancement officiel du fluide et de le présenter largement aux thanatopracteurs ?

DB : La commercialisation du fluide est programmée cette fin d’année, probablement à l’occasion de FUNÉRAIRE PARIS en novembre prochain, le temps de le fabriquer et de le stocker en quantité suffisante. À cette occasion, toute l’équipe Isofroid sera à la disposition des thanatopracteurs pour donner les informations nécessaires et indispensables à l’utilisation de ce nouveau fluide de conservation. Compte tenu des qualités intrinsèques de notre produit, nous fondons de sérieux espoirs pour ce qui est de sa diffusion, mais également, nous sommes fiers et heureux d’être allés au bout de notre démarche.
Dix années de R&D, de gros efforts, les aléas de la recherche, les financements de celle-ci contre vents et marées, mais au bout du compte être enfin arrivés à une solution de substitution au fluide à base de formaldéhyde. Pour celles et ceux qui placent le développement durable en tête, il y a également de grands motifs de satisfaction. Pour toutes ces raisons, si c’était à refaire, nous n’hésiterions pas une seconde.

Jérôme Maniaque

Résonance n°148 - Mars 2019

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