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S’il est un sujet qui m’est cher, si ce n’est la thanatopraxie elle-même, c’est bien la formation des stagiaires et aspirants thanatopracteurs ; formation que j’offre depuis de nombreuses années de façon entièrement bénévole et sous des formes différentes. J’ai voulu me pencher, dans l’article qui suit, sur une méthodologie facile à mettre en œuvre pour de jeunes thanatopracteurs qui auraient à former un stagiaire et qui ne sauraient pas trop dans quel ordre aborder chaque étape du soin.

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Benjamin Bonnaud

 

Mon amour de la formation commença lorsque la mode était aux forums Internet, et où je pris en charge la gestion des affaires courantes du "Forum sérieux de thanatopracteurs", un complément d’information pour les stagiaires en cours de passage de l’examen théorique, et une plateforme d’aide aux stagiaires en formation pratique ainsi qu’aux jeunes diplômés. Alliant mon austérité professionnelle et mon humour loufoque, j’entrepris de le transformer en sorte d’encyclopédie (bien que le terme me semble quelque peu présomptueux), mêlant fiches techniques pour la pratique et purs cours théoriques, le tout parsemé de réflexions plus légères, sans jamais sortir du cadre de la thanatopraxie. Grâce à des membres très actifs et compétents, ce forum devint un site incontournable pour celles et ceux qui souhaitaient s’informer, tant par la qualité des articles postés par les membres qui ont fait vivre le site de manière incroyable, que par leur réactivité. La mode des forums étant un peu passée, nous migrâmes rapidement vers une page Facebook, pour offrir toujours la même qualité de services, avec des moyens plus modernes.

Pour en revenir à nos moutons, c’est ce forum qui m’a donné le goût de la formation, l’envie de transmettre le "bien faire". Réputé être dur, très exigeant, mais toujours très juste, j’ai formé à l’heure actuelle pas mal de stagiaires. J’applique toujours la même méthode de formation, d’abord intensive, puis plus légère. Afin de ne fâcher personne, je précise d’avance que c’est "UNE" méthode et non pas "LA" méthode.

1 - L’hygiène

S’il est un élément qui me semble primordial, c’est avant tout une formation à l’hygiène. Initialement formé à l’hygiène hospitalière, je suis intransigeant sur cet aspect-là : les défunts restent avant tout des êtres humains, et doivent être traités comme tels. Si la toilette à grande eau est chose laborieuse dans la plupart des lieux d’intervention, il est par contre aisé d’avoir dans ses valises un spray d’eau de Cologne ou d’eau savonneuse, et de frictionner tout le corps avec. Si la grande majorité des défunts sortant de milieux hospitaliers ont été lavés dans le service, cela ne dispense pas d’au moins les parfumer dans leur ensemble, il me semble à juste titre que, pour quasiment tout le monde, le propre sent bon.

Le méchage des voies basses également doit être systématiquement fait en début de soin, et avec un instrument dévolu à cette seule tâche. Pourquoi ces deux conditions ?
Lorsqu’on procède au nettoyage du corps, et donc au nettoyage des voies basses, il convient de s’assurer qu’il n’y aura pas de "fuites" ultérieures qui vont souiller la zone. D’abord pour un souci d’odeurs, mais également pour un souci de respect, d’hygiène et de gain de temps (à quoi bon laver deux fois la même zone ?). Quant à l’instrument spécialisé dans cette tâche et reconnaissable comme tel, il me paraît évident que, sur un vivant, on n’utiliserait pas les mêmes accessoires pour être en contact avec la zone anale et avec le visage. Il doit en être de même sur le défunt. À ceux qui me disent que, si l’intrument est nettoyé, il n’y a pas de problème, je réponds toujours avec un certain humour que, même propre, on ne se brosserait pas les dents avec la brosse des toilettes, ou on ne ferait pas la vaisselle avec l’éponge qui récure la douche.

En hygiène hospitalière, on utilise même des lingettes de couleurs clairement opposées pour le nettoyage des sanitaires et le nettoyage des chambres. Même propres, les lingettes ne sont jamais mélangées. L’hygiène est donc le point primordial que j’apprends aux stagiaires. Nettoyage systématique après chaque soin, désinfection obligatoire des instruments au moins après le traitement d’un tissu gaz ou d’un corps à risque (décomposition, bactérie multi-résistante...).

2 - L’exécution d’une toilette mortuaire

Le deuxième point de formation est l’exécution d’une toilette mortuaire. C’est une étape primordiale dans l’apprentissage d’un soin de conservation, à laquelle je consacre toujours les sept premiers jours de formation. La réussite d’un soin repose principalement sur un méchage efficace des orifices nasal et buccal, ainsi que sur la mise en forme convenable de la bouche et des traits du visage. Pendant les sept premiers jours de formation, j’invite systématiquement le stagiaire à observer l’ensemble des gestes du soin, mais je le convie très rapidement à exécuter par lui-même les gestes cités ci-dessus. Pourquoi ? Parce que ce sont les gestes techniques les plus simples à effectuer, mais aussi les plus indispensables. Il est donc essentiel que l’impétrant s’affaire au plus vite à réaliser ces gestes, qui demandent une certaine dextérité tout de même.

Vu de l’extérieur, il peut paraître facile de nettoyer une bouche et de la ligaturer ; pourtant, j’exige un nettoyage parfait de la cavité (le coton doit ressortir blanc) afin d’éviter toute altération future du tour de bouche, et la ligature doit être parfaitement invisible, sans point de tension sous le mention ni déformation des lèvres. C’est plus technique qu’il n’y paraît. Quant au méchage, le coton se doit de faire glisser la pince, en vue d’éviter le plus possible d’éventuelles traces de déshydratation, bien peu esthétiques, et doit s’ensuivre de manière automatique l’application de crème hydratante. L’exigence extrême ne doit pas être vue comme une contrainte, mais juste comme une pensée que, derrière tout corps, il y avait une vie, et surtout, une famille. J’ai toujours l’habitude de dire : "Si c’était pour votre mère, feriez-vous comme cela ?"

3 - La recherche artérielle

Bien que la plupart des soins soient traités en carotide, j’apprends toujours au départ à extérioriser des fémorales. Bien que souvent sclérosées, les fémorales offrent un avantage pour l’apprentissage : elles sont relativement en surface, et dans une zone sans grand risque d’un point de vue veineux. Une veine fémorale blessée reste bien moins impressionnante qu’une jugulaire.
 
L’artère fémorale, en outre, est une bonne candidate pour comprendre les repères et lignes anatomiques. Vient ensuite le tour des autres artères ; l’essentiel de cette étape-là vient plus de la bonne compréhension de la manipulation des instruments et d’une connaissance de l’anatomie des différentes zones de recherche. Il me paraît important que les stagiaires aient connaissance des formes de canules, les canules longues et droites pouvant rattraper des situations difficiles lorsque l’artère a été accidentellement blessée lors de sa recherche. Évidemment, outre les six artères "de base", doivent être enseignées les artères secondaires, comme les radiales et les cubitales, malheureusement encore trop souvent laissées de côté.

L’initiation à la ponction doit accompagner la recherche artérielle. La "géométrie" du corps doit s’apprendre dans son ensemble, et les lignes anatomiques des recherches artérielles et les lignes de localisation du cœur fonctionnent de la même façon.

4 - Les sutures

Paul Clerc disait, à juste titre, que les sutures étaient la signature du praticien. Je pense qu’une belle suture est surtout dans la continuité du "bien faire". À titre personnel, je commence toujours par enseigner la classique "suture en épi", qui doit être la plus régulière et fine que possible. J’ai l’habitude d’embêter les apprentis en leur demandant que les sutures aient un nombre de points pair. Sans que ce soit de la maniaquerie, c’est surtout un moyen de s’assurer que la suture aura un nombre de points complets, et sera visuellement plus régulière puisque symétrique de sa tête à son extrémité. Parce que la suture est cachée par les vêtements, elle devrait être laide ? Je ne suis pas d’accord.

Si les deux formes de point de matelassier sont plus secondaires, et peuvent être remisées en fin de formation, le surjet intra-dermique devrait être un enseignement obligatoire, car indispensable. À mon humble avis, un soin réussi, c’est un soin qui ne se voit pas. Il est donc inconvenant qu’une suture, même très réussie, soit visible au creux du cou d’une dame avec un décolleté. Le surjet intra-dermique résoud le problème en offrant une finition parfaite, invisible et étanche. Pas plus difficile à apprendre que le simple point en épi, il est le point que chaque stagiaire passé entre mes mains se doit de maîtriser.

5 - La cosmétique

L’habillage, faisant partie intégrale de la toilette mortuaire, est enseigné en début de formation. En ce qui concerne la cosmétique, c’est le point que j’aborde toujours à la fin. J’insiste surtout sur les couleurs complémentaires basiques à connaître [violet/jaune, orangé/bleu, vert/rouge], la pratique de la cosmétique générale dépendant de la sensibilité de chacun, et des régions d’exercice. L’essentiel étant de savoir utiliser de façon normale les différents produits et pinceaux.

6 - Le drainage veineux et l’injection par gravité

Farouche défenseur du drainage veineux, j’essaie toujours de l’aborder avec mes stagiaires en toute fin de stage pour qu’au moins ils sachent que cela existe et qu’ils aient vu comment cela fonctionne. La recherche d’une veine jugulaire, et l’appareillage de celle-ci, ne demandant qu’à peine plus de dextérité qu’une simple recherche artérielle.
Quant à l’injection par gravité, bien que ne la pratiquant que très peu, j’estime qu’il est toujours très enrichissant d’en savoir plus que le minimum de base.

Quid en temps que maître de stage ?

Depuis que je forme des stagiaires, j’ai sans cesse revu ma méthode, afin qu’elle soit plus instinctive pour celui qui doit l’apprendre. Je pense que tout maître de stage se doit de s’auto-appliquer quelques principes :
- "la justice, la clémence et la tempérance" : à savoir, agir toujours de manière juste, et laisser le temps au tout néophyte de prendre confiance dans les nouveaux gestes acquis avant de le réprimander tout en veillant au bon déroulé du soin ;
- "la prudence" : en évitant d’aborder trop rapidement des notions nouvelles sans que les précédentes aient pu être assimilées.

Enfin, et j’y tiens pour me l’être appliqué à moi-même. Il ne faut jamais hésiter à aller voir ailleurs comment cela se passe. En s’imposant une sorte de tour de France, on acquiert des techniques différentes, des méthodes nouvelles ; on fait des rencontres inoubliables. Il me semble absolument nécessaire et bénéfique d’avoir plusieurs maîtres de stage. Sans oublier l’essentiel : l’amour de la transmission d’un métier, c’est gratuit. L’enrichissement du maître de stage vient de la satisfaction d’avoir bien formé une nouvelle personne qui fera honneur au métier.

Et vous, aspirants thanatopracteurs, vous aurez la joie de pouvoir dire : "Je connais l’art de "bien faire", et je suis content."

Benjamin Bonnaud
Thanatopracteur et formateur en thanatopraxie

Résonance n°126 - Janvier 2017

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